90BPM : hip hop and rap magazine

 


  Interview

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Wax Tailor



"Tales of the forgotten Melodies" ou l?histoire d?un album tout droit sortie de l?univers des films des années 50? Après Lost the way en 2004, qui mieux que Wax Tailor pouvait nous conter l?histoire de ces mélodies oubliées ? Shade & Lyte vous propose de découvrir la face cachée de ce " tailleur de cire " : monsieur JC Le Saoût.

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JC, tu as commencé en 90 avec La Formule, peux-tu nous rappeler ton parcours, ta discographie….

 

JC : Ca a commencé avec mon acolyte rapologique et moi-même. On s’est rencontré en 6ème, donc c’était vraiment une histoire de potes. J’ai commencé à écouté du rap en 86 et on s’y ai mis sérieusement en 90. C’était l’époque où il n’y avait pas de sampler, c’était les face b… on faisait des instrus avec des k7 audios : rec, pause, rec, pause, rec… (rires). Puis j’ai commencé à travailler en radio et là on a rencontré d’autres gens (Radio Droit de Cité à Mantes-la-Jolie ndlr). On a grossi le collectif en rajoutant un DJ. A l’époque c’était vraiment du Hip Hop dans le sens " Possee " : on avait 2 graffeurs, 6 danseurs sur scène… et on a commencé à faire pas mal de dates jusqu’en 94. En 94 on nous a fait une proposition en maison de disques. C’est l’époque où on te disait si tu veux signer il faut 1 choriste, 1 guitariste et 1 batteur. Les groupes instrumentaux de l’époque c’était variétoche donc on n’était pas d’accord. A partir de ce moment là j’ai voulu m’occuper de la prod. J’ai commencé à faire mes propres instrus. On a fait des compiles, et recommencé à tourner.

Vers 97 on a redémarché les maisons de disques mais il y avait du changement : en 90 les portes étaient grandes ouvertes, il y avait un côté Eldorado où si tu es rappeur, tu as un rdv tout de suite mais d’un coup avec Skyrock et tout le bordel, tout s’est fermé et on s’est retrouvé avec des k7 qui revenaient sans avoir été écoutées … on pris contact avec des structures plus indés mais ils ne nous offraient ni la liberté ni les moyens nécessaires. Donc on a préféré monter notre label et essayer de tout faire nous même. Lab’oratoire en 97. 1er EP de La Formule en 98 " Envers et contre tout ". On en a vendu 2000 sans distributeur. Il y avait une vraie effervescence, on allait les placer… Après on a fait quelques dates, perdu un peu de temps… nous n’avions plus forcement les mêmes. Je me suis diversifié parce que je n’avais pas l’impression de pouvoir aller au fond des choses au niveau de la prod ; La Formule était un groupe de texte, très politique, et ça péchait peut être en terme de forme… mais il faut le temps pour l’admettre.

En 2000-2001 j’ai commencé à bosser sur le projet " Breathing under water ", l’idée était de faire des connexions avec tout le monde via Internet. Puis Looptroop : je me suis rendu compte qu’ils n’avaient jamais tourné en France, donc j’ai monté la tournée avec La Formule en 2001. 2002 : maxi : j’ai senti qu’il y avait une lassitude, on galérait depuis 10 ans. Et puis le contexte avait évolué, on était en décalage, je commençais à avoir une grosse lassitude du rap français en général.

Comment as-tu été amené à gérer l’envers du décor : tourneur, manager… ?

JC : C’est le côté indé, " système d ". Quand tu as envie de faire les choses et que tu n’as pas envie d’attendre. Par exemple, Radio Droit de Cité, j’y suis allé pour la promo et je me suis rendu compte que j’étais capable de faire ce qu’ils faisaient et qu’il manquait une émission Hip Hop. Je me suis dit que ça me ferait une vitrine et qu’on rencontrerait des gens. Tout est comme ça…

Justement Radio Droit de Cité : peux-tu nous décrire un peu l’ambiance…

JC : À l’époque, Mantes-la-Jolie, c’était funky, la prod était plus rugueuse. Le Hip Hop n’était pas logique du tout… on m’appelait pour diffuser Ménélik, Réciprok… Alors que je faisait venir Sullee B. Wax et toute la clique, I AM, NTM, Cypress Hill… C’était une vraie opportunité, aussi pour rentrer dans les maisons de disques. Je récupérais les mauvais disques pour les revendre et acheter les bons (rires). Cela m’a permis de faire pas mal de connexions.

Pourquoi as-tu choisi de faire tourner Looptroop ?

JC : La première fois que j’ai écouté Looptroop j’ai cru qu’ils étaient ricains, j’ai pris une claque quand j’ai su que c’était Suédois, j’ai adoré. Pour moi c’était ce qu’il se faisait de meilleur dans le rap. A l’époque Promoe était un personnage extraordinaire, sur scène il était monstrueux. Monter leur tournée n’a pas été évident, cela m’a demandé beaucoup d’énergie mais sur les 1ères dates : 5 minutes de show et toute la fatigue est retombée, ça déchirait ! J’ai des souvenirs plein la tête : la fameuse soirée avec Akrobatik et Zion-I, Looptroop ont tout défoncé.
Par rapport à La Formule, tourner avec eux nous a permis de nous retrouver face à un autre public : par exemple, au festival " Energ’Hip Hop " en 2001, on a joué avec Hocus Pocus qui commençait…, c’était ambiance teenage, Skyrock, alors que nous avions des textes sur la peine de mort ou sur un rappeur homosexuel, le public n’en avait rien à foutre. Par contre le lendemain on faisait un plateau Blade/ Ninja Tunes : après le zef de la veille on se retrouve à rencontrer Blade ! De fil en aiguille le mec me demande " tu ne veux pas qu’on fasse des morceaux ensemble ce soir ? " on a fait 4-5 morceaux sur scène… Rien à voir…

Looptroop a été une vraie expérience humaine. Quand je regarde la collaboration qu’on a faite sur disque, c’est sûrement ce qui m’a fait arrêter le rap : chez eux il y a avait une telle facilité, je sentais que je n’avais pas le niveau ; quand j’étais au maximum, eux étaient en 1ére.
Et puis la prod ça donne une autre approche : si tu rap sur ta prod les gens disent " ouais c’est pas mal ", si c’est un Promoe qui rap dessus on te dit " Le son déchire !! " tu réponds " non c’est le même, c’est juste qu’il y a un vrai rappeur dessus " (rires)… donc ça a glissé comme ça.

Pour en revenir sur " Breathing under water "….

JC : C’était un premier pas, avec un projet d’album derrière tout ça, j’ai connecté pas mal de monde : Akrobatik, Living Legends, TimeMachine… J’avais un peu des scrupules à faire les collaborations à distance, je voulais qu’il y ai des rapports humains, mais ça compliquait vraiment le projet et puis sur scène, 15 connexions en même temps, ça aurait été difficile : les maisons de disques auraient refusées et je n’avais pas le courage de tout refaire tout seul, donc pour l’instant j’ai mis ça un peu de côté. Au résultat il y a le maxi avec Looptroop, j’ai enregistré des titres avec Infinite Livez que j’ai mis sur mon EP, et des choses en projet : un titre avec Jeru the Damaja…

Par contre, maintenant je suis plus souple : par exemple je n’ai jamais rencontré The Others, je n’aurais pas cru le faire à distance mais il y a eu un feeling monstrueux. Malgré qu’il n’y ai pas de contact direct, on s’échange des mails tous les jours avec Madwreck, c’est mon pote, je vais faire des prods sur son prochain album, et je veux vraiment le sortir en licence en France. Finalement la distance n’empêche pas de créer des liens tant que ça passe humainement… Cela va peut être me remotiver pour la suite de Breathing under water.

En parlant de The Others, pourquoi les avoir choisi en feat. à deux reprises sur l’album ?

JC : Pendant la période où je préparais l’album, je surfais sur Internet : je vois le maxi de The Others, j’ai aimé, j’ai acheté l’album et j’ai été déçu à la première écoute, puis au fur et à mesure j’ai accroché, il s’est passé un truc. Donc j’ai pris contact. Je ne suis pas du genre à dire " allez on fait un feat ? ". On a commencé par échanger, discuter, puis au bout d’un moment j’ai dit que je préparais un album, il était ok. A la base je voulais y aller mais c’était compliqué donc on a fait ça à distance et ça c’est tellement bien passé que pour le deuxième morceau je ne me suis même pas posé la question. Dans le groupe, j’ai plus d’affinité avec Madwreck, quand il sort un projet solo, il s’occupe de la pochette, des prods, du mix…  il gère tout et c’est normal pour lui . J’adore ça.

Tu as invité une violoncelliste sur l’album, elle te suit également sur scène… tu aimerais instrumentaliser d’avantages ta musique par la suite ?

JC : J’aimerais bien sur scène. Pas en studio : je reste pourfendeur du sample parce que c’est mon truc, je ne suis pas un instrumentiste, et j’aime tellement la texture. Je n’ai pas envie de passer des heures a faire de la post prod avec quelqu’un pour retrouver une chaleur…
Avec La Formule on a eu des expérience studio assez catastrophiques où le mec au mixage arrivait en disant " j’ai viré le souffle… " et il cassait le grain, l’effet du sample. Laurent Collat, sur cet album, me connaît bien : il ne touchait quasiment à rien. Il sait que si les samples sont comme ça, je les veux comme ça. Certes on perd un peu en dynamique, parce que ce n’est pas du NERD… en attendant c’est ma volonté : il y a la texture, c’est plus large, c’est une autre façon de travailler. Donc je considère plus les instruments plus comme un complément des arrangements, j’ai fait des prises bass guitares sur l’album. Et sur scène ça me plairait mais seulement si c’est bien fait…j’aime bien la formation actuelle, je ne veux pas rajouter pour rajouter et que ça donne un sous Herbaliser mal fait.

Pourquoi as-tu créé Lab’oratoire et est-ce que tu espère sortir du statut associatif ?

JC : Non, Lab’oratoire est et restera une association, c’est une vraie posture revendiquée. Ca fait 15 ans que je suis là, je ne cherche pas à sortir des benefs de tout ça. " A but non lucratif " cela signifie qu’on réinjectera l’argent dans les disques. On est dans les règles " associatives " dans le sens où on offre autre chose. Et donc Lab’oratoire, ça s’est fait parce que " aide toi et le ciel t’aidera ". Et puis je suis blindé d’  a priori  et super aigri par rapport à l’industrie du disque. Dans l’autoprod, c’est rempli de gens passionnés qui font du mailing à 1h du mat parce qu’il faut le faire et du jour au lendemain se retrouver en maison de disque avec un mec le nez dans coke qui ne comprend pas la musique ….Ca parait cliché mais c’est tellement ça. A l’heure actuelle j’ai des retours de personnes qui me disent " pour le prochain album tu va pouvoir bosser en maison de disque " mais que dalle !!! Ils vont comprendre ma musique tout a coup parce qu’on en a vendu ?? Non, rien à foutre. Et puis ce sont des gens qui vont dire " il faut les Inrocks, Télérama et Nova " et ils négligent les petits réseaux… Sur ce disque, on a eu de gros média mais si on ne les avait pas, j’aurai fait en sorte qu’il y ai du ciment en dessous : 80 radios jouent le disque… alors forcement ils ne sont pas prescripteurs, ou " early adopter ", mais ce sont des vraies personnes que tu vois en live, la vraie vie quoi. C’est pour cela que Lab’oratoire c’est beaucoup de contraintes, il y des moments où je gueule, où ça me saoul, c’est pas gérable… et en même temps j’ai beaucoup de mal à déléguer. A l’arrivée le travail fourni en vaut la peine, parce qu’humainement cela t’apporte ce que cela te coûte. Ca rend un peu sociopathe (rires), tu ne sors pas beaucoup, tu n’as pas beaucoup de vie sociale mais bon, tu y gagne ailleurs. L’asso est à taille microscopique mais il y a toujours des gens prêts à te filer un coup de main. Sur cet album, tout le monde à été payé car je n’oubli pas qu’avant il y a eu " Lost the way " qu’ils y ont tous cru. Il y a Thomas Beaucé qui a fait le site, Laurent King le clip, Magali sur l’asso et d’autres gens autour qui soutiennent…

On en arrive à parler de WaxTailor, comment le considères-tu ? C’est une sorte de personnage, de double personnalité ?

JC : En fait c’est pratique, d’abord parce que c’est plus représentatif que de dire " Bonjour je suis JC le Saoût ", c’est mon blaze Hip Hop, ça fait parti de la culture. J’avais envie de trouver quelque chose qui soit le reflet de mon approche du son. Et puis en effet, il y a le côté personnage : j’ai toujours aimé la scène mais par contre je suis pas du tout communicatif, je suis sociopathe. On m’a souvent reproché de ne pas allez en soirée pour faire des connexions mais ça ne sert à rien, je ne je suis pas avenant. Donc Wax Tailor c’est ma cape. En plus en tant qu’indé, j’appel en disant " Salut c’est JC le Saoût du label Lab’oratoire. Est-ce que t’as reçu le disque de Wax Tailor ?". Il y a un côté Alain Delon (rires), j’entends " Tu diras à Wax Tailor que c’est mortel ", ou " ouais, je n’ai pas trouvé ça bien " ouais ok je lui passerai le message (rires). C’est plus facile que de dire " je t’appel parce que je t’ai envoyé mon disque ". Donc il y a la distanciation et puis c’est un nom qui représente bien mon projet je pense.

Wax Tailor : "Tailleur de cire"…

JC : J’aime ce côté dans la prod de tailleur de costume, de faire du sur mesure. Dans " Wax Tailor " il y a une facette assez paradoxale : le coté " cire " et " tailler ", j’aimais bien l’image que cela pouvait donner.

"Tales of Forgotten Melodies", c’est plus un concept, un projet général ?

JC : Le titre de l’album je l’avais avant de tout commencer, cela fait au moins 2-3 ans que je savais que si je sortais un album il s’appellerait comme ça. " Tales ", pour la façon dont je construis les choses, comme il y a l’utilisation des dialogues, j’aimais bien le côté narratif, " Once upon a time "… " Mélodies de l’oubli " c’est davantage par rapport à l’évocation à la texture du son. Par exemple sur " Where my heart’s at ? ", j’ai lu une chronique où le journaliste écrivait " c’est bien mais on a compris la recette : 3-4 boucles … " je lui ai répondu qu’il n’y a pas de boucle sur le titre " il me dit " mais si je reconnais les éléments… " … après coup j’ai trouvé ça plutôt flatteur en fait. J’ai tout recomposé mais cela ressemble à une boucle, cela veut dire que j’ai plutôt bien réussi ce que je voulais. En écoutant les gens disent " ah ouais c’est quoi ce truc ? " alors que je l’ai rejouer, mais c’est la texture qui leur rappel quelque chose, il y a une notion d’évocation, de mémoire collective, c’est quelque chose que je trouve fascinant. Je récupère juste une texture et chacun se fait son interprétation ; cela ouvre plein de pistes.

En ce qui concerne le concept d’album, je voulais cette trame narrative, que les gens écoute le disque jusqu’au bout. Pour ça je crois que j’ai été influencé par des albums comme " Fear of a black planet " à l’époque de Public Enemy : ça part dans tous les sens avec des petits sons…mais c’est construit, ça ne s’arête jamais, c’est infernale. C’est ce qui fait que, quand tu réécoutes 2 ans plus tard, tu redécouvres encore des trucs, ton écoute évolue. Au début tu aimes les titres tubesques et plus tard tu t’aperçois que tu n’avais pas forcement fais gaffe à tel titre qui s’avère plus subtile… A l’inverse de ce que je reproche maintenant aux albums : 3 morceaux qui défoncent, plage 4 ça commence à s’affaisser et puis plage 12 ça devient vraiment de la soupe. Souvent je choppe sur Internet et je me dis " c’est mignon mais je vais pas l’acheter non plus " donc j’ai essayé d’être honnête avec moi-même et de faire en sorte que ce soit un album que les gens puissent avoir envie d’acheter comme moi j’ai envie d’acheter un disque.

Sur la manière dont tu construis tes morceaux, comment te viens l’idée de prendre tel extrait de tel film, est-ce qu’il y a une période cinématographique que tu préfères ?

JC : Je suis amateur de cinéma, sans être un grand cinéphile. Il y a des choses que j’adore dans le cinéma mais que je n’utiliserai jamais : à partir des années 80 ça ne m’intéresse pas beaucoup, pour des raisons de texture tout simplement. Il m’arrive de prendre des extraits dans les années 60-70, mais c’est vrai que sur les années 50 il y a quelque chose d’incroyable. Les films de Minnelli, même les trucs à l’eau de rose j’adore, il y a une atmosphère qui me parle beaucoup. J’ai extrait des phrases de beaucoup de films d’Hitchcock, de Woody Allen pour la qualité des dialogues. Après il y a aussi la façon de travailler la musique et les temps. Il y avait un respect des temps dans le cinéma il y a 40 ans qu’on ne trouve plus maintenant. A l’heure actuelle il y a toujours une espèce de nappe sirupeuse à la con derrière les dialogues, c’est moche. A l’époque, il n’ y avait pas de problème : une voiture qui démarre, il n’y a rien derrière, c’est plus vrai… donc j’ai tendance à utiliser beaucoup de films des années 50-60. Grâce au DVD j’ai récupéré beaucoup de choses en VO, et comme je suis un peu monomaniaque c’est une catastrophe. Je ne suis pas capable de regarder un film sans avoir un bloc notes, c’est un réflexe conditionné, je ne peux pas faire autrement (rires). Et je pioche partout : dernièrement j’ai trouvé un débat entre deux architectes au milieu des années 60… qui peut s’intéresser à un truc pareil ?! Et en même temps c’est super intéressant, il y a de quoi en faire une histoire. J’ai aussi choppé l’anthologie des discours socialistes du début du siècle, j’ai passé une semaine à tout décomposer pour faire un discours complet en français et à l’arrivée je ne peux même pas l’utiliser parce que la qualité est vraiment trop crade. (rires)

Est-ce que pour toi le cinéma dans le hip hop pourrait être une alternative, un renouveau aux samples maintes fois et maintes fois réutilisés ?

JC: L’utilisation du cinéma, ce n’est pas nouveau, par contre je trouve souvent dommage la façon dont c’est fait : c’est vrai que sur " Lost the way " j’ai repris complètement le discours du dictateur de Chaplin, mais ce qui est plus intéressant c’est des morceaux comme " Que Sera " où vraiment je me prend la tête : il y a 40 films qui rentrent, et là, on se rapproche de la technique du samplin  où tu as une base de Ron Carter et un truc d’ailleurs et un autre de ça…

Quand tu as 40 extraits de 40 films différents et que tu veux composer un morceau, tu es face à ta machine, comment ça se passe ? Comment fais-tu ton choix ?

JC: C’est vraiment du puzzle, au fur et a mesure tu développes une mémoire, un peu comme les acteurs de théâtre. Quand je matte un film, je prends un bout de phrase parce que je sais qu’il répond à un autre bout de phrase que j’ai déjà... Je suis une sorte de Dustin Hoffman dans Rainman (rires). C’est vraiment une gymnastique, où tu te rappel de ça, puis tu repenses à un autre truc... C’est beaucoup plus facile en anglais qu’en français, parce qu’en français les phrases sont plus complexes, il faut plus de mots, tu ne peux pas faire de formulations courtes. En anglais, quand je compose un titre comme " Que sera ", même si j’ai une idée de ce que je veux dire, c’est palpitant parce que je ne sais pas trop où cela va m’emmener. Je tenais à ce que cela veuille réellement dire quelque chose, qu’il y ai un début et une fin narrative, mais tout cela m’a pris beaucoup de temps. Voila, c’est pour ça qu’après tu ne vois plus les gens que dans ta boîte mail (rires).

De manière assez pragmatique, sur les extraits de films que tu utilises, quels sont tes droits ?

JC: Joker (rires). Il y a deux aspects : le microsample : si on m’attaque, on m’attaque pour 400 samples, et puis il y a quelques plans loop que j’ai piqué parce que j’avais vraiment envie de faire quelque chose autour. Là, ça dépend, par exemple sur " Que Sera ", l’espèce de plan guitare qui tourne, c’est un plan de Galt Macdermot. La version du morceau des années 50 était vraiment nul, une espèce de musette, c’était naze, mais par contre dans le film je voulais vraiment sa voix. Je l’ai remis dans le tunes et ça tuait ! Du coup j’étais dépité ! Je pensais que je ne le sortirai jamais. J’ai cherché sur Internet les ayants droits :  " Galt Macdermot " ... J’ai écrit " Salut, moi c’est JC, …. " J’ai expliqué le truc et 30 minutes plus tard je recevais un mail " C’est Galt Macdermot , no soucy, good luck, tu peux y aller… ". J’étais super content, j’ai fait la danse du feu (rires), ça fait super plaisir.

Tu as déclaré " si on mixe ensemble tous les éléments, on peut finalement changer le sens des phrases, ça donne à réfléchir sur les technologies et ce que l’on peut en faire ".

JC: C’est vrai que tu peux faire dire ce que tu veux aux extraits, et cela donne à réfléchir sur l’utilisation du son… tu peux faire véhiculer un message contraire aux éléments que tu as repris. Il y a des gens qui me demandent " Dans " Que Sera ", le discours tu l’as pris où ? ", ils ne se rendent pas compte que ce n’est pas un discours. Il y a 15 000 voix différentes, des hommes, des femmes… et ils croient que c’est un bloc. Ca en dit long sur le formatage des cerveaux à l’heure actuelle. Tu as envie de répondre " arrêter de moutonner devant TF1, ça vous rend con ". Donc c’est vrai que ça donne à réfléchir sur la façon dont tu peux manipuler les gens.

Le dernier film qui t’es inspiré ?

JC : " M15 demande protection " (The Deadly affair) de SIDNEY LUMET

On te prête pas mal de similitudes à Portishead, Doctor L, Alias, RJD2, Handsome boy … Qui t’inspire vraiment ?

JC : Quand on me dit DJ Shadow, RJD2, pour citer les plus connus, je pense que je ne fais pas la même musique qu’eux mais je comprend que les gens disent ça, on a besoin de faire des raccourcis, même si c’est réducteurs, cela permet de classifier un peu. Je pense qu’on a un peu les mêmes méthodes de travail, façon de procéder et les mêmes références. Mais en terme d’influence ce n’est pas eux qui m’ont le plus marqué. Portishead, si, ils m’ont ouvert à autre chose. Aussi non j’ai été plus influencé par les producteurs hip hop à proprement parlé : chronologiquement le premier c’est Bomb Squad, le producteur de Public Enemy, aussi dans la manière dont il avait de bosser. Après je vais citer des trucs classiques : DJ Premier, parce que l’on peut dire ce que l’on veut mais qui peux prétendre avoir un CV aussi complet, d’albums entièrement monstrueux : tous les Gangstarr… Le jour où j’aurais fait 1/10 des morceaux qu’il a fait, je commencerais à avoir les chevilles qui enflent. J’ai vraiment une démarche de fan à la base, je suis un peu une éponge. Pendant des années j’ai fait des sous produits : j’entendais Gangstarr, je faisais du sous Gangstarr, je le faisais mal mais je le faisais, quand Pete Rock mettais des cuivres, j’allais chercher des cuivres et je faisais du sous Pete Rock. Après il y a eu RZA en 94, le " Enter the Wu tang ", " Woua au secours !!! Qu’est ce qui se passe !! " il rejouait les samples, j’ai fais pareil en moins bien. Muggs, pareil, je prenais des petites guitares… (rires). D’ailleurs, mon remix de " Where’s my heart at ? " est vraiment un gros clin d’œil à Muggs, je me suis fait plaisir, quand on me dit ça sonne comme Muggs je repond " Merci ! " (rires). Prince Paul, plus encore maintenant qu’à l’époque. Avec le recul, " Three feet high and rising ", c’est un album incroyable, il ne se passe pas un mois sans que je l’écoute depuis 15 ans. Ca tue. Et puis tout ce qu’il a fait derrière : il a produit 3rd Bass, je suis super fan, je ne désespère pas d’enregistrer un titre avec MC Serch. Dan the Automator : je suis un gros gros fan, quand tu vois Handsome Boy avec les 2 d’un coup (Prince Paul et Dan the Automator ndlr) … Madlib m’impressionne beaucoup aussi avec son coté rien a foutre des formats : des morceaux de 2 minutes 12 avec une boucle de 35 secondes, c’est génialissime, un ovni, on n’est pas sur la même planète.

" Where’s my heart at ? " est un hommage au Hip Hop, c’était un besoin ?

JC : Tout a fait, un vrai besoin de dire " je viens de là ". DJ Slurg a dit de l’album " ça transpire l’amour du Hip Hop ". Slurg je le connais depuis 15 ans, ça m’a fait vachement plaisir. C’est un peu pour ces gens la aussi. Je suis conscient que mon disque à un côté " présentable ", j’ai l’impression d’être une caution où les journalistes, les salles… disent " le rap ça nous fait chier, c’est dur, mais Wax Tailor ce serait pas mal parce que comme ça on ne pourra pas nous dire qu’on n’en a pas fait et en même temps ça reste tranquille sans débordements. " Ces gens là, j’ai envie de leur dire que je fais du Hip Hop. Il répondent " Oui mais non c’est quand même plus riche ", c’est plus quoi ?? tu écoutes un beat de DJ premier avec un bon rappeur, c’est du très haut niveau, même si c’est pas la même chose. A ce moment là, on peut juger que dans le jazz, Miles Davis c’est de la merde parce qu’il y a moins de notes, c’est complètement con. Ils n’ont pas la culture et ils ne comprennent pas.

Les ventes se passent bien, tu t’y attendais ?

JC : C’est vrai que quand il y a pas mal de retombées, que tu vois ton disque classé dans les ventes… ça fait plaisir mais paradoxalement ce n’est pas artistiquement mais davantage au niveau du label que je suis content: ça fait un an que j’ai cravaché, j’ai relancé tout le monde et ça paye maintenant. Les gros partenariats ont aidés évidement mais le background a fait que des gens m’ont suivis et ont fait le relais partout. Quand des journalistes de petites radios me ressortent toute ma discographie depuis La Formule, ça me fait même plus plaisir que d’être en playlist sur Nova !!
Avec les ventes du disque on va pouvoir en refaire un. C’est la toute la difficulté d’être indépendant : tu sais très bien que tu joue ton prochain EP sur les ventes du nouveau. Et puis pour la suite cela va nous donner des appuis pour avoir des retours à l’étranger aussi.

Tu es déjà diffusé sur des radios en Suède, Angleterre, Etats-Unis, Japon, Russie….

JC : On est passé par le réseau Francophonie Diffusion et ça a fait bouche à oreille : par exemple en Russie, des journalistes du magazine Play, un gros magazine là-bas, se sont renseignés, et cela fait trois fois qu’ils nous mettent sur le cd sampler… donc c’est vrai qu’on aimerait que le disque soit distribué maintenant. On a plein de supers bons retours de Norvège, de Japon, ça va même plus vite qu’en France. Je suis en connexion avec l’agent de DJ Krush pour essayer d’aller là-bas. Mon objectif est de pouvoir mener le projet plus loin. Je n’attends rien d’autre.

Donc bientôt une collaboration avec Krush ??

JC : Vous savez, je ne doute de rien donc j’ai contacté son agent en espérant un remix (rires) je devrai le rencontrer bientôt. J’essaye de provoquer un peu les choses. C’est aussi ça la satisfaction d’avoir un projet qui tient la route : je vais pouvoir me permettre d’aller vers des gens que je n’aurais pas oser contacter avant : Chuck D par exemple … il ne m’a pas répondu, est ce qu’il a eu le mail ?? " SPAM " (rires)… mais je n’ai pas de regrets comme ça. J’ai deux trois contacts, je vais le saouler maintenant. Jeru the Damadja c’était la même chose, je l’ai rencontré en 96 à Londres dans une soirée au bord de la Tamise : je l’ai croisé, j’ai retiré mon costume de sociopathe et je lui ai parlé… on discutait et tout a coup il me dit " tiens je te présente Ghostface Killah " " tiens je te présente Capadonna " … salut (rires). Par contre cela ne me viendrai pas à l’idée de travailler avec un rappeur tendance qui ne me fais ni chaud ni froid, même certain bon rappeur : si demain je pouvais bosser avec Jay z je ne vois pas ce que je ferai avec lui, il faut une cohérence. Après ce n’est pas forcement non plus parce que les mecs sont super connus : The Others je suis fan et si je peux les aider en France je le ferai. J’ai toujours eu ce coté militant : tout à l’heure je vais a France Inter j’ai une copie de The Others et d’Edan dans mon sac que je vais le donner aux journalistes. Et si je vois qu’Edan passe sur Franc Inter, je me dirai que j’ai contribué à quelque chose.

Pour finir ta playlist du moment ?

EDAN  - The Beauty
BLEND CRAFTERS ft. MF DOOM – Melody
MASTA ACE – Music man
GORILLAZ ft. MF DOOM – November has come
NAS – It ain’t hard to tell (freelance Hellraiser remix)
MADVILLAIN – Strange ways ( Koushik remix)
SILVER BULLET – 20 seconds to comply
ONE SELF – Be your own
QUASIMOTO – Fat backs
CONNIE PRICE & THE KEYSTONES – Get thy bearings

Tes projets, ton actu?

JC : tourner déjà : on a déjà quelques dates en première partie d’Herbaliser au mois d’octobre. Puis sortir l’album en licence à l’étranger à la rentrée, on commence au Canada avec une distrib et de la promo… Japon, Angleterre, Allemagne… on est en train de négocier…

Le mot de la fin ?

JC : Ecoutez Edan !!! (rires)



[30.06.05]
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