"Complémentaire comme le ying et le yang" lâche Dabaaz à propos du duo qu?il forme avec Blackboul?. Alors que l?un est plutôt affable, spontané et à l?aise, l?autre dont on imagine le succès auprès de la gente féminine est au contraire plus silencieux, un personnage introspectif et perfectionniste, un rappeur angoissé voire torturé qui met beaucoup de temps à écrire, à grands coups de ratures, ses couplets avec minutie et poésie.
« Je n?ai vraiment pris conscience que la musique était ce que j?avais envie de faire de ma vie, qu?au moment de l?enregistrement de TR 303, jusque là j?accumulais en parallèle le rap et les boulots à gauche à droite, j?ai quitté la fac en 2001 au moment de la première tournée de Triptik ». La rime devient alors un job à plein temps, et à l?aube de l?enregistrement du 3é album, ce souçi de la maîtrise du verbe l?amène à s?interroger sur sa façon d?écrire et de rapper. Une remise en cause qui passe par la prise en compte des défauts de Microphonorama « cet album correspondait à mon niveau de 2001 bien entendu perfectible mais c?était la représentation de là où j?en étais à cette époque là. En commençant les maquettes de TR 303, j?ai réecouté en boucle Microphonorama et ce qu?il en ressortait c?était que j?étais trop linéaire. Les sons de Drixxxé étaient éclectiques mais dans l?intention on était trop monocorde, on interprétait pas nos textes. Ca manquait de relief. C?est la grande différence avec TR 303 ou j?ai pris conscience qu?on se devait d?interpréter les différentes séquences de la vie et donc les ambiances variées des morceaux, avec des flows et des voix d?intensités différentes. Sur Microphonorama, la diversité des thèmes était le souçi principal, les flows étaient plus accessoires. Sur TR 303 je voulais clairement que mes interprétations vocales soient en accord avec les thèmes que j?abordais. »
La grand tournant esquissé dans le morceau « Quart de siècle » sur Microphonorama, s?affirme plus encore sur « Si un jour » avec un couplet de Blackboul? entièrement chanté : « j?avais depuis longtemps l?idée et l?envie en tête de me mettre au chant, à la chanson, mais il y avait les barrières, le fait de ne pas avoir pris de cours, le fait de ne pas maîtriser les techniques vocales?Après le morceau avec Jango Jack, j?ai discuté ave lui et j?ai appris qu?avant de chanter, il rappait dans son groupe, il n?osait jamais chanté et puis un jour il a lâché des vibes sur des morceaux, les mecs de son groupe lui ont dit que c?était bien, qu?il devrait garder la note sur tel couplet et du jour au lendemain il a décidé de chanter. L?année dernière alors qu?on était en train de visualiser les morceaux de l?album, en écoutant l?instru de « Si un jour », j?ai dis à Drixxxé que rien ne me venait en rap sur ce morceau et que j?allais le chanter. On maquette chez Double H, je demande à tout le monde de sortir du studio, je reste seul avec l?ingé son et je lâche ce couplet chanté. En général je taffe mes morceaux la nuit et j?avais juste répété dans ma chambre au casque et j?avais l?appréhension de le faire à voix déployée au micro. Je ne sais pas forcément chanter mais j?ai senti que je pouvais le faire, y?a un côté un peu brut et rock dans le rendu qui m?a plu. C?est perfectible bien entendu mais je suis content de ce que j?ai fait. »
Après le morceau « J?observe » sur le Ep, un titre sur son statut de noir en France qu?il avait depuis longtemps mûri (« je savais ce que je voulais écrire, j?ai lâché le texte d?une traite, la veille du morceau j?avais dit à Drixxxé qu?on partait sur 2 couplets de 16 mesures, le lendemain j?arrivais en studio avec 3 couplets de 20 »), ses deux solos sur TR 303 sont résolument optimistes, un pied de nez en réaction à un certain discours sombre et pessimiste du rap français :. « Ca faisait longtemps que j?avais l?idée de la Good vibes, y?a pas de good vibes dans le rap français, c?est soit thug soit triste, soit bling bling, ça manque de morceaux à la fois légers et profonds, optimistes et joyeux, j?avais envie de sortir de la tristesse de plein de morceaux de rap français, c?est exactement comme le morceau « So happy », qui était à la base une interlude et qui est devenu un morceau un peu paradoxal dans sa structure avec ses couplets de 8 mesures et ses refrains de 12, ces deux morceaux sont en réaction contre les ambiances du genre « ouais c?est la merde » qu?on entend trop souvent dans le rap français. Si tu veux voir ce qu?est vraiment la misère va au Sierra Leone ! si y?a autant de gens qui prennent le risque de venir clandestinement en France, c?est que la France représente un rêve, un eldorado pour beaucoup de gens ! Je suis content de vivre dans un pays libre comme la France, je suis heureux d?avoir ma fille, on galère toujours depuis le premier album, on n?arrive pas à joindre les deux bouts financièrement, c?est pas tous les jours facile mais en même temps je vais pas passer ma vie à me plaindre, on a la chance de pouvoir sortir des disques, voilà j?avais envie de montrer quelque chose de positif en faisant ces morceaux. »
Blackboul? est un rappeur discret qu?on a beaucoup moins vu sur mixtapes ou sur d?autres projets que Dabaaz. Sur cet album, pas de duo avec d?autres rappeurs même s?il explique qu?il aurait aimé faire un morceau avec Asco mais que l?occasion se représentera dans l?avenir. Blackboul? ne cache pas non plus son envie de travailler avec Hi-Tekk ou Oxmo Puccino et compte bien les solliciter lors de ses projets solos. Malgré tout, des rencontres fructueuses il y en a eu sur TR 303, de Dany Dan (« c?est un des plus grands lyricistes français, un Jay-Z à la française ») à Dee Nasty («j?ai été impressionné humainement par ce mec, c?est le plus grand dj français et il ne se vante jamais, il ne ramène jamais rien à lui, ça te force à être humble vu qu?au niveau de ta carrière comparé à un mec comme ça t?as rien fait, quand tu vois que lui ou Dany Dan se mettent la pression pour le morceau, tu te dois de te prendre la tête et d?être à la hauteur») en passant par les Svinkels (« On les a rencontré via Pone, ça a collé humainement direct, leur album tue et artistiquement on était en phase »).
Après 7 ans d?aventure Triptik, Blackboul? semble fier de la discographie et surtout de l?image qu?a su véhiculer le groupe, celle d?un trio qui a avant tout suivi ses envies et dont le nouvel album les représente vraiment, loin des contingences et des modes, un équilibre, un juste milieu qu?il met en avant à titre personnel entre le mercantilisme à tout va et une « intelligensia des néolyricistes qui agissent toujours en réaction par rapport à quelque chose en oubliant la notion la plus importante, celle du groove qui doit imprégner chacun de tes morceaux, même les plus sombres ».
Le premier pas de ce virage artistique qui a commencé avec ce couplet sur « Si un jour » se prolongera l?année prochaine par un album solo. Au delà du rap, Blackboul?a envie de s?ouvrir à la chanson française, plus que rappeur, le membre de Triptik se rêve en chanteur: «Pour moi le parler que faisait Gainsbourg ou Renaud ou même Brassens, qui ne tenait pas trop la note, c?était du rap avant l?heure, et quand je vois aujourd?hui la plume de certains rappeurs, je me dis qu?il y a de la place pour nous qui sommes issus du rap dans la chanson française de façon générale ». Un album hybrique sur lequel il alternera le rap, le chant et le toast, autant de challenges auquel s?ajoute l?envie de produire ses propres sons « Il y aura évidemment une moitié de morceaux rappés, le rap est ma culture de base et puis j?ai un idéal de rappeur qui est tellement haut que j?ai pas fini d?évoluer et de me perfectionner, j?entends tellement de rappeurs que je ne kiffe plus parce que les mecs ont arrêté de se remettre en question, de se chercher et de dépasser leurs limites, pour moi c?est la mort artistique. Je sais que parfois ces gens là n?évoluent plus parce que leur public veulent qu?ils restent les mêmes et fassent la même chose. J?ai pris le parti de prendre des initiatives artistiques, de me surprendre et de surprendre quitte à décevoir des gens, mais je vais me donner les moyens de réussir, je vais prendre des cours de chants, j?apprends le solfège, j?ai envie de jouer correctement du piano ».
On comprend mieux ses envies lorsqu?il nous parle de ses goûts musicaux : « J?écoute du rap bien entendu mais ça ne représente qu?un tiers de ce que j?écoute. J?aime aussi bien de la salsa, de l?électro, de la funk, du reggae que de la chanson française. J?ai découvert récemment le producteur anglais The Streets, j?aime bien ce son crossover plein d?influences, je me suis pas mal retrouver dans son délire même si ce n?est pas ce que je vais faire sur mon album solo. Sinon je suis un indéfectible fan de « Best by far » de Omar, un album mortel sur lequel il apporte une touche neuve sans emprunter à un Curtis Mayfield ou à Prince comme font beaucoup de néo soul actuels. En français j?aime ce que font les Svinkels en rap, Bénabar et Camille en chanson française. J?aime beaucoup ce que fait Bjork. Et dans le délire rap sombre, « Cold vein » de Cannibal Ox est un album culte ».
Autant d?envies et de challenges qui suscitent notre curiosité, une quête artistique et personnelle sans fin pour un métier qui ne connaîtra jamais la retraite, une catharsis qu?il revendique et qui se résume parfaitement dans l?une des phrases qu?il préfère sur TR 303 « ce jeu m?obsède mais du coup j?oublie mes obsèques »
[01.01.03]
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