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Blood Orange "Mais pourquoi est-il si touchant?"

Entre l’écoute de “Coastal Groove” et la rencontre avec son auteur Devonte Hynes, il y a autant d’écart qu’entre une coulée de lave et la banquise. Timide neurasthénique bafouillant nerveusement ses réponses comme un manchot jetterait des pierres, Devonté Hynes n’aime pas les interviews et ne se prive pas pour le sous-entendre entre deux bâillements. “Rien à foutre” se dit le journaliste “cliffhanger” - prêt à s’accrocher à n’importe quoi - son premier album (sous le nom de Blood Orange) a tellement de swag qu’il colle de la buée aux vitres et décolle le papier peint. Une raison suffisante pour aller tailler une bavette (surgelée) avec cet Englishman de NYC.
En accumulant autant de vies et de renaissances, on se dit à première vue que Devonte Hynes doit descendre du chat. Sauf qu’avant cet album, aucun grand saut ne le faisait retomber sur ses pattes sans se péter un tibia. Retour en 2005, Devonté - adulescent au duvet fraichement rasé - est guitariste pour Test Icicles, un groupe de nu-rave, pour les jeunes, par des jeunes, grossièrement à la mode, donc très vite démodé. En 2007 et 2010 Devonte devient à deux reprises “Lightspeed Champion”, la tête de gondole de la quinzaine du folk dégriffé que l’on oublie avant même d’avoir fini d’écouter l’album. On attendait plus grand chose de Dev. Jusqu’à “Dinner”, titre tombé du ciel (pour n’atterrir nulle part puisqu’il n’est pas sur l’album) nous convaincant presque que les 80’s, c’est mieux maintenant. Coup de foudre assez logique puisque l’ambition de Devonté, sous le patronyme Blood Orange, était de broder des titres plaisants. “C’était le but principal. Je ne suis pas dans la recherche d’harmonie parfaite, universelle, mais je souhaitais associer certaines sonorités comme certaines couleurs s’assemblent naturellement : de façon plaisante”. Atteint de synesthésie depuis le berceau - une maladie neurologique associant les sens - Devonté traduit musicalement ce qu’il voit. 



J’aimerais n’avoir jamais entendu cet album et le découvrir en me baladant en ville de nuit”. C’est vrai qu’à la lumière de sa maladie on voit volontiers Dev trouver l’inspiration dans une virée nocturne et moite, cruisant en décapotable sur le strip de Brooklyn Beach, côtoyant ce que la nuit peut comporter de mystérieux, freak et sensuel. D’ailleurs, Dev avoue voir dans la transexualité une certaine philosophie de vie, “une façon d’être en paix avec soi-même et plus fort”, un leitmotiv et un symbole de “Coastal Groove” (on retrouve d’ailleurs l’icône transgenre “Exotica” sur la pochette) son album le plus sexué, intime et sincère. Groove en demi-molle, vapeur de bitume brulant, sensuel à en déclencher les alarmes incendies, Blood Orange c’est les 80’s vues depuis la braguette (magique) de Prince, Chris Isaac ou Billy Idol.


A croire que Dev a laissé ouvert le robinet de son inconscient sur cet album. Lorsqu'au bout de deux jours d’acharnement Devonte Hynes finit par se présenter au téléphone, j'hésite à réclamer le véritable auteur de l'album. Aussi loquace et chaleureux qu’une pierre tombale, embarrassé, presque incapable de répondre à des questions supposées simples (la musique ça te plait? Elle est où ta maison?) cette interview en dupleix de NYC ne révèle pas un dandy érotomane en recherche de volupté licencieuse mais un garçon aussi attachant que renfermé ne semblant pas saisir pourquoi on s’intéresse à ses oeuvres. A vrai dire le seul liant entre le personnage et sa musique serait F.R David (une starlette française oubliée devant encore avoir son petit succès dans les mariages de quinquas) dont le tube “Words Don’t Come Easy”  (les mots ne viennent pas facilement) colle à merveille au personnage Dev Hynes et inspire hautement sa musique. “C'est un de mes artistes préférés. Je ne me souviens plus comment je l'ai connu mais je l’adore. Ce que je retiens vraiment de lui c’est sa voix et ce qu’il en fait mais l’ensemble est super sexy”. Si le “49ème individu le plus cool sur Terre” (selon le ridicule classement du NME) donne l’impression de s’inscrire dans cette idée très actuelle de recyclage des déchets d’antan en une substance noble, Blood Orange l’accomplit sans volonté de transgression, de réhabilitation du mauvais gout d’autrefois, ou de “vintagerie” purement hype comme le pull à papy devenu branchouille.    


FR David - Words Don't Come Easy

A l’image de sa pochette et de l’idée que se fait Dev de la transexualité, “Coastal Groove” est cet endroit où il est devenu en paix avec lui-même et plus fort. Celui qui jeune homme “a souffert de l’homophobie sans même être gay” vient de bâtir l’oeuvre symbolisant toute l’ambiguïté de son personnage. Définitivement classe, tandis qu’imbibé de ce groove de chambre à coucher, “Coastal Groove” est le genre d’album pour lesquels Dame Nature inventa les touches repeat.

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