L’esprit des textes
Ce que tu viens de dire me fais penser à « Parce que ». Je me suis demandé quel était finalement le sens de ce texte : dans la manière dont il a été écrit, j’ai trouvé que par rapport aux autres textes, c’est un peu brouillon, un amoncellement d’images, certainement volontaire. Est-ce que c’est pour montrer la multiplicité des raisons qu’on invoque et qui sont, en fait, plus des prétextes qui, du coup, écrasent l’individu ?
Edgar : Non. C’est effectivement aussi un défouloir de toutes les raisons qui pourraient nous pousser, justement, à continuer. Comme on dit dans le texte : « Parce que je milite, mon hip-hop est une arme ; au micro, je m’exclame : je suis fils d’esclave ! », c’est-à-dire que tu es là, tu fais un inventaire, on va dire, un catalogue de plein de choses qui t’arrivent spontanément, tu les énumères… Moi, je pense qu’il y a quand même un lien à travers, en filigrane : on parle quand même des dominés et du rapport dominés-dominants. Et il y a quand même un gouffre entre les deux parties. Et tu te dis : « Bon, bah, OK. Je vais être la voix des dominés en disant, un moment donné, PARCE QUE ça fonctionne comme ça, nous, on raisonne comme ça ! » Ça ne va pas plus loin ! Alors, derrière, c’est une énumération qui t’amène à penser aussi que ce n’est pas parce que c’est comme ça que ça doit rester figer. Au contraire ! Ta musique, donc le hip-hop, arrive pour lutter contre ça, et si eux, ils veulent continuer à nous « balancer des bombes » (là, j’ai le refrain qui me revient), nous, on ne va pas laisser les choses se faire. Comme ça, on va plutôt essayer de construire des ponts. C'est-à-dire que, nous, on est la note d’espoir, quoi. Voilà ! Donc, je comprends ce que tu dis parce que c’est plein d’images, ça arrive assez brutalement mais, par contre, ça, c’est voulu. C’est tac-tac-tac ! Pour que tu prennes des trucs de tous les côtés, quoi, tu vois ? C’est plus une kyrielle que quelque chose de brouillon. C’est vraiment… parce que les fins des couplets, c’est, en gros, une métaphore pour dire immédiatement à chaque fois qu’il y a une note d’espoir : C’est la fin des deux couplets. Donc, bon, c’est des kyrielles, des kyrielles : on mange ça, on mange ça, on mange ça, et puis, quand même, là, on a une note d’espoir et on se battra avec. Donc, encore une fois, tu as raison, c’est un morceau qui fait un peu polémique, si tu veux…
Gaël : … Qui met mal à l’aise certaines personnes…
Edgar : … Ouais, ouais, très mal à l’aise, alors que pour nous, c’est un morceau d’espoir, clairement.
Ils sont dérangés par la rythmique du « parce que » et la violence des images que vous employez ?
Gaël : Bah, en fait, si tu veux, ce qu’on nous a dit, souvent, c’est comme si, finalement, on accusait les blancs de tous les maux de l’Afrique. C’est ce qui ressort.
Alors que pas du tout…
Gaël : Bah, quand même, le morceau il se termine par « nous bâtirons des ponts ». On le répète trente fois, bon… Pourquoi pas ? Moi, je trouve que c’est bien si un morceau gêne, au final. Même, je me souviens, une fois, un chinois qui était venu nous voir à Genève, il nous dit : « Les asiatiques colonisent un peu partout. Chez nous les Frères Tang sont un peu marabouts »
Bien, c’est une réalité !
Gaël : Oui mais, je veux dire, il suffit d’aller au Katanga : les Chinois ne font pas des routes pour le plaisir de convoler, ils font des routes pour faire acheminer les matières premières. Voilà ! C’est comme ça.
Edgar : Oui, c’est pour des raisons économiques.
Gaël : Et puis, bah, s’il y a un peu de polémiques, et bah tant mieux !
Dans le genre qui me dérangerait plus, en fait, c’est « Big Bang » : je me suis demandé, justement, s’il n’y avait un petit égo-trip communautaire. Enfin… égo-trip, c’est certain. Communautaire, c’était la question. Parce que j’aime bien l’ambiance des couplets mais je trouve le refrain un peu facile, surtout comparé à la plume que vous avez sur les autres titres.
Edgar : Oui… Celui-là c’est un morceau plus… nostalgique, parce qu’effectivement c’est plus un égo-trip, c’est un peu tribal au niveau du refrain. Mais encore une fois, c’est voulu, parce que, nous, on vient de l’école… enfin… on aime bien Time Bomb Commando et, tu vois, c’est de l’égo-trip…
Gaël : A la base, on l’avait maquetté sur l’instru. de « Retour aux pyramides »
Edgar : Voilà ! A la base, c’est un clin d’œil. On s’est dit : « on va en faire un morceau » Et voilà ! Donc, c’est pour ça que, dans l’écriture, ça ne ressemble pas… Enfin… si ! Il y a quand même des petites perles… Je pense notamment à « Jeune Africain, vas, vis et deviens ! Si tu es devenu, prends le fric et reviens ! » Moi, je trouve que ça parle beaucoup sur nous, mais ce n’est pas communautaire. C’est juste, encore, dominés-dominants. Bon… Nous, on parle de l’Afrique, c’est parce que c’est ce qu’on connaît, mais voilà ! C’est juste ça ! Mais on aime aussi l’égo-trip, hein ! Donc, oui.
Oui. C’est pour cela, d’ailleurs, que je ne suis pas revenu sur la distinction entre slam et rap : on voit qu’il y a un peu d’égo-trip, qui est quand même très hip-hop, le rap game, le fait de chambrer un petit peu, aussi, qui semble employé à deux ou trois reprises. Bon… On ne va pas revenir sur la phrase de Kery James…
Gaël : Ouais, mais nous… enfin… « Alien », ce n’est vraiment pas un clash. C’est un débat d’idées. Enfin… pour moi, c’est plus une ouverture. C’est ça que je regrette souvent dans le rap : c’est les clashs et les attaques perso. Là, je me suis dit que je n’étais pas d’accord avec un morceau de Kery et j’avais envie de prendre un contre-point pour que quelqu’un qui écoute Kery se dise : « Il y a une autre manière de penser.» Et c’est même pour ça que… je ne fais que renvoyer finalement à son texte en reprenant cette phrase un peu symbolique de ce texte. Parce que je n’aurais pas mis cette phrase, on n’aurait pas compris de quoi je voulais parler. Mais ce n’était vraiment pas un clash…
Edgar : … Oui. Tu vois, c’est de l’intertextualité qu’il fait. En fait, c’est très littéraire. Donc, moi, je trouve que ça redonne des lettres de noblesse au rap. C’est-à-dire que là, on rentre dans un débat d’idées. Et quand bien même ce ne serait pas une citation… parce que tu mets des guillemets, mais si tu ne mets pas de guillemets, ça roule… c’est-à-dire qu’on n’est même pas dans Kery. On n’est vraiment pas… Les gens qu’on cite en général, ça ne dépasse pas le stade de la citation, tu vois, c’est des clins d’œil. Mais on n’est pas dans un truc de clash et de rap game… En général, sur tout l’album.
Et sur « Un peu de musique », la petite référence à Abd Al Malik, c’est pareil alors ? Comme son nom s’inscrit dans un couplet sur un « faux frère »,…
Edgar : Non, non. Là, on parle de Sarkozy
Gaël : Oui. C’est quand on dit : « Tu nous as vus dans une manif.? Non… C’était les autres. Demande à Abd Al Malik.» [ndlr : en chœur]
Edgar : On ne l’attaque pas.
Gaël : Non, non, ça ne va pas plus loin que ça. Tout ce couplet, en fait, on parle de Sarkozy. C’était au moment de…
Edgar : Il était encore Ministre de l’Intérieur, je crois…
Gaël : … Ouais, mais il était déjà dans sa campagne électorale. Et il est allé au Mali, genre… Voilà ! C’est pour cela qu’on dit : « Tu es allé eu Mali, juste parce que tu t’es dit, bah, faut le faire ! »… Et puis, ouais, « Ta femme, tout le Gotha international lui a cassé les côtes… »
Edgar : Ouais, mais ça, c’est… enfin… tu choisis celle que tu veux : l’une ou l’autre, tu vois… (rires)
Gaël : … Ouais, bon… En même temps, « Un peu de musique », c’est un individu ! On a fabriqué un personnage, qu’on est peut-être un peu mais pas complètement : c’est un mec qui se fout de tout dans la vie et il n’y a que la musique pour le sauver, quoi.
Oui, ça s’entend au niveau de l’écriture : on tombe d’un niveau dans le degré de conscience sociale : ce sont les pensées lambda d’un citoyen lambda…
Gaël : Exactement.
Edgar : Enfin… Il se pose quand même des questions, le bougre. Mais c’est sur qu’il ne prend pas de hauteur au sens où… l’« Alien », lui, il dit : « voilà, je suis dans un truc de merde, c’est comme ça ! Peut-être…
Gaël : …que je m’évade par la musique.
Edgar : Voilà, un peu de musique et hop ! On oublie. Mais bon… s’il écoute les Last Poets, peut-être qu’il va se mettre à écrire, tu vois ? Il y a toujours quelque chose derrière.
Au tout début de l’album, sur « Alien », justement, il y a l’emploi de Bourdieu, Pourquoi Bourdieu ? Parce que c’est une autorité intellectuelle et qu’il a dit des choses que vous pensez, justement ? Par sa voix, vous pouvez les présenter plus facilement… ?
Gaël : Ouais, c’est ça. C’est une autorité intellectuelle, comme tu dis. C’est une imminence grise de la France, de gauche, qui pense sur les questions sociales, voilà… Professeur au Collège de France, donc un certain nombre de… voilà, qui le placent un peu au top de l’intellectualité française. Et donc, on pourrait penser, du coup, qu’un rappeur comme de la Mafia K’1Fry, il est un peu plus subversif qu’un intellectuel de ce rang-là ; Et finalement on a un rappeur de la Mafia K’1Fry qui dit : « Faut pas brûler des voitures, il faut en construire et puis en vendre », et un intellectuel qui te dit : « Non, en fait, il ne faut pas brûler des voitures, parce qu’on va t’envoyer les flics ; Mais on peut brûler des voitures, mais avec un objectif ! » Et là, tu te dis : « Ah oui, d’accord ! C'est-à-dire qu’à un moment donné, dans le rap, les gars, il faut qu’on se reprenne en main, là ! C’est… On fait quoi comme musique ? On fait une musique pour conforter un système ? Ou…» Voilà, quoi, on revient un petit peu à des premières sensations de rappeur : tu fais une musique pour être un peu à contre-courant. Donc, c’est pour ça que je trouvais intéressant de mettre Bourdieu : juste pour montrer cette différence.
Et Bourdieu, dans vos lectures ou votre culture…
Edgar : J’ai vu La Sociologie est un sport de combat de Pierre Carles. J’ai lu La Misère du monde, le truc sur le renouvellement des élites…
Edgar : Voilà.
Gaël : Sur la télévision,…
Donc, il y a une petite ouverture à la sociologie également.
Edgar : bah ouais, forcément, dans le rap…
Gaël : Mais après, vraiment, on ne veut pas entrer dans le délire de… Tu vois, ce n’est vraiment pas notre créneau de dire : « nous, on est des rappeurs qui lisons des livres.»
Edgar : On n’est pas du tout des intellectuels…
Gaël : … Je ne vais pas te faire un déroulé de la pensée de Bourdieu, point par point. C’est juste qu’il y a des écrits qui m’ont marqué, qui m’ont touché, qui m’ont fait réfléchir. Ça s’arrête-là. Des fois, la ligne, elle est… Quand tu passes de Skyrock à France Inter, faut faire gaffe ! (rires)
Alors, pour quitter la sphère de l’intellect, il y a une chanson très émotionnelle : « A la Ma’ », que tu as chantée hier. Elle était là, dans la salle, d’ailleurs ?
Edgar : Ouais, elle était là. Elle est souvent là, donc… Mais hier, c’était un peu particulier parce qu’il y avait Ange Fandoh, ma sœur,… et puis Gaël c’est son fils aussi… enfin… c’est une façon de parler, hein, on n’est pas frères… (rires) Mais bon… voilà, je pense qu’elle était très émue hier. J’ai la chance d’avoir… Sans elle, je ne serai peut-être pas là, parce qu’elle m’a donné les moyens de mes rêves…
Oui, un réel soutien
Edgar : Oui, enfin… un vrai soutien, quoi : pas un soutien du genre : « Vas-y, c’est bien. C’est cool ! »
Mais, je suis parti loin sur cette chanson…
Edgar : … Non, en fait… la structure est simple : « A la Ma’, dites que je l’aime ! » Il prend les gens à témoin parce qu’il n’arrive pas à lui dire son amour. Et à la fin, il dit : « Non, je n’ai pas besoin de vous.» L’avant-dernier quatrain, c’est : Je vais lui dire moi-même. Donc : « A la Ma’, à la BARRE, je suis face à toi. Aujourd’hui mon procès, je suis face à la Cour, je suis face à toi, comme un pavé face à la mare pour te dire que c’est ma plume, puisque, moi, je n’y arriverai jamais avec les mots.» Donc, c’est un gars qui dit à sa mère qu’il l’aime en l’écrivant, quoi. Ça ne va plus loin, mais bon…
C’est un truc de dingue les interprétations parce que, moi, je vais te dire le petit film que je me suis fait dans ma tête à son écoute : En gros, la thématique de base, c’était un homme qui assumait ses choix et qui, du coup, assumait même de rompre avec son plus grand amour, sa mère. Et dans mon imaginaire, c’était une personne, genre condamné à mort, qui…
Edgar : Ah ouais ! (rires) Non, mais c’est intéressant, c’est intéressant… Et j’ai eu un pote qui a perdu sa maman et qui me disait aussi des trucs comme ça, sans être aussi précis que toi… Mais c’était assez… Bon… Moi, je n’ai pas compris, tu vois. Je me suis dit : « Ça l’a peut-être touché, justement, parce qu’il a perdu sa maman », mais… ce n’était pas du tout à la Pit Baccardi… enfin… « Mama ». C’est juste une chanson d’amour que je veux très… simple, si tu veux, comme une lettre, comme c’est difficile, parfois, de dire ses sentiments parfois à un proche. Mais ça ne va pas plus loin, quoi.
La voie (ou voix) de l’indépendance
Alors, on a bifurqué sur l’analyse de textes mais pour revenir aux structures : vous avez tout fait en indépendant, ça, c’est une chose ! Vous avez sorti d’abord un « cinq titres ». Alors, est-ce qu’il y a eu toute une réflexion stratégique sur la sortie ? Parce que ce n’est pas parce qu’on est en indépendant qu’on ne réfléchit pas.
Gaël : Ouais, ouais, bien sûr ! On s’est dit : « De toute façon, on le sait très bien, un album, il sort, et puis, deux semaines après, on n’en parle plus trop. Donc, au moment où l’album sort, il faut qu’il y ait une actu., un semblant d’effervescence autour du truc.» Du coup, on savait que, pour déjà un peu tester, sonder, pour commencer un peu à faire parler de nous, il fallait sortir un vrai projet, avant l’album. On peut parler de « Street CD » mais on déteste ce mot-là, parce que « Street CD », ça fait bâclé en fait. Et puis, on nous disait : « Un album ? Vous êtes trop jeunes pour faire ça. Il faut attendre, et cætera. C’est trop tôt.» Et nous, on s’est dit qu’on allait quand même sortir l’album. Et, du coup, on va d’abord sortir un « cinq titres »… mais finalement, ce sont des morceaux qui sont sur l’album, quoi. Ce n’est pas genre on a écrit des titres en plus.
D’ailleurs, j’imagine que vous aviez les autres titres déjà écrits ou enregistrés. Comment avez-vous choisi les cinq titres ? J’ai l’impression que ce sont les titres « les plus slam », entre guillemets, les plus posés, les plus conscients…
Gaël : Ouais… On a mis « Alien » parce qu’on te dit direct qui on est, quoi, il n’y a pas… On ne va pas essayer de se cacher derrière quoique ce soit. C’est pour ça que c’est en entrée de l’album, même si des fois, on ne comprend pas pourquoi on a fait ce choix-là, parce que c’est un piano-voix, alors que les gens aiment bien rentrer… en musique, quoi. Mais, nous, c’est plus dire… Pour moi, l’album, il est entre parenthèses : il est entre « Alien » et « Croire en nous ». Et voilà, c’était l’état d’esprit dans lequel on était quand on a décidé d’écrire l’album… « Prévu, Pas prévu », c’est un peu les racines dont on parlait tout à l’heure, quoi c’est… le rap qu’on aimait bien, un peu égo-trip, des espèces de phrases, comme ça, un peu en zapping mais qui disent quand même quelque chose…
Edgar : … Voilà, elles vont toutes dans le même sens, quoi.
Gaël : Ouais. « Je vis », c’est le truc jazz, classe, que, nous, on aime bien. On nous a proposé cette instru. poétique et tout. Et puis « Café Zèbre »…
Pour moi, ce dernier titre est la carte de visite parfaite, justement…
Gaël : Ouais. Sauf que, comme il y a une voix féminine au refrain, qu’il y a un truc un peu lay-back et tout, on peut penser qu’il y a une démarche, tu vois, très commerciale, voilà, des trucs, comme on disait dans les années 80… Maintenant, ça ne se dit plus parce que, même les rappeurs hardcore, ils mettent des voix de fille. Mais moi, je me rappelle, à l‘époque, ma team et tout, quand ils parlaient, ils disaient : « Mais jamais de voix de fille dans nos morceaux ! » Et pour se vendre… Donc, moi, je crois que j’ai encore un peu cette déformation professionnelle dans la tête : à chaque fois que je mets une voix de fille jolie, je me dis : « Voilà ! Là, j’essaie de plaire avec d’autres attributs, quoi.»
En même temps, justement sur ce titre-là, je trouve qu’il y a un côté très Nubians qu’on entend et qu’on a déjà entendu, du coup, avec des mecs qu’on respecte comme Talib Kweli,…
Gaël : Carrément. Bah voilà ! On a quand même essayé de casser le truc avec… Bah ! Trouver des jeunes chanteuses qu’il n’y a pas… comme une voix que, moi, j’adore, comme Marie M, qui me fait penser un peu parfois à Erykah Badu sur certains accents et puis… Non, l’instru., moi, j’aime bien : elle me repose. Je la trouve cool.
C’est un esprit qu’on retrouve aussi sur certains morceaux un peu old-school, comme « Elles », un peu storytelling…
Gaël : Tu as compris l’histoire ou pas ?
Bah, je ne suis pas sur en fait…
Edgar : Non, non. Mais ce n’est pas évident.
Gaël : C’est un libraire qui suit une jolie fille dans la rue, qui essaye de lui proposer deux jus de mangues. Et puis, elle le repousse, en gros, et dans le troisième couplet, c’est ma voix qui vient. Et les deux premiers couplets, c’est moi qui étais en train de lire un livre, et c’est l’histoire que je lisais. Et, en fait, la femme que, lui, essayait d’aborder dans mon livre, elle passe devant moi. Et je vais pour l’aborder. Et finalement, je dis : « Bah non, je ne peux pas. Mon courage, à demain ! Car trop timide aujourd’hui.» Donc, je vais pour partir et là, le garçon du bar me rattrape et me dit : « Monsieur, il faut payer les deux jus de mangue »… qui étaient dans le livre.
OK. Donc je vais la réécouter…
Edgar : (rires) Non, non. Mais là-dessus, il n’y a aucun souci. Nous, on l’aime beaucoup, on aime beaucoup ce morceau mais…
Gaël : … Voilà, c’est pour ça qu’on ne le fait pas en concert : parce que, de toute façon, les gens n’ont pas le temps d’écouter… (rires)
Edgar : … Voilà ! Il est long, tu vois. Mais textuellement, on l’aime beaucoup… enfin… au niveau de l’univers, parce que là, pour le coup, il est très écrit… peut-être trop. Et puis bon… Il y a un journaliste qui l’a cité dans un article, ça nous a fait très plaisir, parce qu’on pense que c’est le morceau, peut-être, que…
Gaël : … le gens passent à côté.
Edgar : … Ouais. Mais, peut-être à la réécoute, je ne sais pas. Mais il y a un journaliste qui l’a écouté et qui le mentionne. Alors on se dit… C’est l’histoire, c’est vraiment l’histoire, mais bon… c’est pour ça que tu as le « s » entre parenthèses. Est-ce qu’il y en a une ou pas ? Est-ce que… enfin… on se met sur un point d’interrogation.
Et donc, ce texte, il symbolise, comme les autres en fait, ce projet. C’est-à-dire que c’est toujours entre rêve et réalité. Alors, sans vouloir trop intellectualiser la question, puisque la notion d’espérance et d’espoir, c’est déjà quelque chose que vous avez mis en avant, je me suis demandé, justement, ce que représentait l’espérance, pour vous, dans la vie d’un homme, je veux dire. Sachant qu’on navigue entre rêve et réalité, je me suis donc demandé si l’espérance n’était pas une façon de plier la réalité plus en direction de ses rêves ?
Gaël : Moi, je crois que j’ai vécu quelque chose dans ma vie que peu de gens vivront et qui fait que je me sens tout à fait à l’aise de dire que je suis un rêveur, un utopiste. J’ai vécu une guérilla civile. Une guérilla en fait. C’est-à-dire que ma mère est née en 59, au Rwanda, elle était Tutsi. On l’a éjectée de son pays. Pendant quarante ans, on leur a dit : « Vous ne rentrerez pus jamais au Rwanda ! » Et donc, ses parents, à ma mère, ils avaient fait le deuil du Rwanda… « Plus jamais on ira ». Et sa génération, à ma mère, ils ont pris les armes… Malgré le pouvoir, extrémiste, Hutu qui était en place au Rwanda, et la France, qui soutenait ce régime-là, malgré le fait qu’ils se défendaient corps et âmes, trois milles militaires, des jeunes, hein, ceux qui faisaient des études aux Etats-Unis, en Belgique,… qui n’étaient pas militaires, qui ont dit : « Nous, on veut retourner dans le pays de nos parents », ils ont repris le pays. Aujourd’hui, moi, je peux retourner au Rwanda, je peux vivre librement. Je ne dis pas que le Président, c’est un enfant de chœur, loin de là… mais bon… j’ai vécu une lutte comme ça ! Donc, quand j’étais tout petit, on me disait : « Le Rwanda, tu n’y mettras jamais les pieds. Tu es Tutsi, c’est mort.» Il y a des gens qui l’ont fait juste avec leurs rêves, leurs espoirs, leur utopie. C’est pour ça que, quand je suis arrivé en Europe, j’ai été assez étonné de voir comment les gens qui ont tout, souvent, finalement, sont très blasés ici sur les potentialités de pouvoir changer les choses. Voilà ! Et c’est pour ça que, moi, j’ai autant de problèmes… Quand on nous dit : « Tu fais du rap de bobo ». On nous le dit des fois, hein ?
Edgar : … Ouais, ouais, sur « Alien » et des trucs comme ça.
Gaël : … Je dis : « Pas de souci, frangin », mais moi, je sais très bien. Je connais l’histoire de… l’histoire du monde, et je sais très bien qu’il y a des minorités, comme ça, avec juste leur volonté… Et moi, j’y crois. Alors, je ne dis pas, hein… moi, j’écris. Je ne suis pas dans le maquis, mais c’est quand même des choses que je respecte. J’y crois, à l’utopie.
Du coup, pour rebondir. 2010, même si on en parle encore assez peu, c’est une année de commémoration : l’anniversaire de la plupart des indépendances. C’est peut-être le moment de faire un bilan et surtout le moment que vous me fassiez votre bilan de ces soixante ans. Comment voyez-vous l’Afrique à l’heure actuelle et ce processus-là ?
Gaël : Il y a des pays qui vont bien, quand même, il faut le dire. Tu vois, le Bénin, c’est un pays où tu as une pluralité démocratique, des oppositions, des élections libres… Le Burkina… Non, pas le Burkina-Faso, c’est un peu chaud… ça va bien mais bon… En Afrique australe, Le Botswana, voilà où ça va bien. Après, le problème, c’est tous les pays qui sont dans le giron de la France : c’est chaud quand même : on n’a que des dictateurs, du népotisme, du clientélisme. En gros, les mecs, ils ont leur indépendance, pas leur souveraineté, quoi. Enfin… Eyadema… Biya…
Edgar : … Et ça, on n’en parle pas. Ça fait vingt-cinq ans, plus de trente ans, même, je crois, qu’il est au pouvoir. Il vit à Genève et à Yaoundé quand il est au Cameroun. Donc voilà, il a son palais et il ne sort pas de Yaoundé…
Gaël : … Il est au Conseil d’administration de Total-Elf-Fina, tu vois, c’est vraiment…
Edgar : … Et le pays s’appauvrit et les Chinois arrivent… enfin… voilà !
Gaël : … C’est encore… Mais c’est pluriel, quoi, tu vois, tu ne peux pas trop faire un bilan comme ça, général de l’Afrique. Là, je vois surtout les pays qui sont dans le giron de la France, quoi, ça me fait flipper à chaque fois. On a débouché le champagne quand Bongo est parti, et finalement, voilà, il y a son fils qui est là. Eyadema, c’est pareil. Là, on voit : bon… le Sénégal, ça va mais, tu vois, on se demande avec Wade qui est en train de prendre aussi les rênes du pouvoir, ça ne va pas ajouter grand-chose avec les problèmes que j’avance. Donc, je dis, franchement, la France, on a fait du sale taf, quoi.
A cause de la Françafrique, notamment…
Edgar : … Ouais. C’est-à-dire qu’avec la Françafrique, on sait bien… enfin… Avoir les indépendances, sur le papier, c’est bien. Il y a de bonnes choses qui peuvent en émerger. Mais au final, je n’ai pas vraiment l’impression qu’en tout cas, pour tous les pays qui sont dans le giron de la France, donc sous tutelle, pour moi, l’indépendance, ça reste juste un mot. Donc, ce n’est pas… La colonisation, elle est toujours là ! C’est comme mettre un Noir à la Maison Blanche : c’est le truc qui masque en fait des vrais problèmes. On te fait croire… On donne à manger au peuple… enfin… il y encore…
Gaël : … Ouais, enfin… là, c’est quand même différent encore. C’est une autre problématique.
Edgar : … Oui, c’est une autre problématique, bien sûr, mais malgré tout, il ne peut pas changer…
Gaël : … Ouais, non mais là, le risque, c’est de croire que ça y est : il n’y a plus de problèmes raciaux, tu vois. C’est peut-être ça le risque. Mais ça veut dire que le capitalisme fonctionne bien, maintenant, c’est-à-dire que tout le monde… voilà, le capitalisme n’est pas contre les noirs, les chinois, les arabes, au contraire. Tout le monde peut…
Sa seule couleur, c’est le vert.
Gaël : (rires) Ouais, voilà. Donc, c’est ça le problème : il ne faut pas mettre un écran de fumée sur les problèmes sociaux en faisant croire qu’on a réglé les problèmes… C’est un peu pareil partout dans le monde : il faudrait une meilleure répartition des richesses. Pour moi, l’Afrique, ce n’est rien d’autre que le monde poussé à l’extrême, finalement : la misère extrême, elle est là-bas, les richesses extrêmes, elles sont là-bas… C’est pour ça que c’est attachant comme partie du monde, parce que tout est à l’extrême finalement… enfin… pas tout, mais beaucoup de choses, souvent.
Edgar : Voilà ! Les contrastes, tu les prends en pleine gueule.
Et d’ailleurs, il y a « Restavec », sur Haïti, qui a pris une dimension très actuelle…
Gaël : Ouais, Haïti, c’est un bout d’Afrique dans les Caraïbes, finalement.
Cette vision explique que vous parliez autant des Caraïbes ?
Edgar : Je crois que c’est la littérature. C’est une question de…
Gaël : … Des textes qui viennent de là-bas, qui nous inspirent. Depestre, comme on en parle, Césaire,… enfin… je ne sais pas, moi, ça me paraît naturel d’en parler, parce qu’il y a un bout d’identité africaine qui est là-bas et qui nous parle, quoi, qui s’est métissé, qui s’est créolisé…
Edgar : … L’histoire d’Haïti est quand même… Voilà, c’est les premiers à s’être battus pour leur liberté… enfin… c’est quelque chose qui te marque et puis savoir que… Le « Restavec », aussi, qu’est-ce que c’est ? Juste ça ! C’est quand même dingue : un enfant esclave en Haïti ! C’est un orphelin que tu prends, tu le mets dans une maison où, en fait, ce n’est pas non plus des riches, quoi, et après ils le jettent quand il est trop grand…
Gaël : … Un truc, assez incroyable avec Haïti, que je trouve vraiment génial, c’est que c’est un pays quand même super pauvre et, pourtant, tu as un amour de la langue française, alors que les Français en sont partis depuis longtemps, et tout… Tu as un foisonnement culturel qui est incroyable, tu vois ? Nous, on n’a pas du tout ça au Burundi ou au Rwanda. On n’a pas des poètes ou des dramaturges, connus comme ça à l’international, alors que c’est des mecs qui ont grandi dans la rue, quoi. Moi, je trouve ça génial.
C’est un bon regard… Alors, pour finir cet entretien très riche et intéressant et se re-concentrer sur votre album, je voudrais juste revenir sur la pochette très réussie : Comment s’appelle le peintre ?
Edgar : Alors, on a travaillé en fait avec plusieurs personnes…
Gaël : … Hamza Djenat. Et le type qui a fait l’intérieur, c’est Yann Couedor, avec son pote photographe, Guillaume Landry… Bon… c’est du patchwork, on aurait bien voulu faire de A à Z, avec un seul graphiste, mais bon…
Non, non. C’est très réussi. Pour finir, Un petit mot pour les lecteurs ?
Gaël : Ecoutez ! N’hésitez pas à consulter… on a depuis aujourd’hui, un «
www.milkcoffeeandsugar.com ». Donc là-dessus, il y aura toutes les infos, les actus, le blog aussi qui est intéressant parce que c’est nous-mêmes qui l’écrivons : des petites pensées, notre actu, comme ça, au jour le jour… voilà !
Edgar : Vous pouvez aller voir tout ça. Et puis continuez à vous questionner sur la musique que vous écoutez ! (rires)
FIN DE LA DEUXIEME PARTIE DE L'INTERVIEW
Interview réalisée et transcrite par Arnaud pour 90bpm