DJ SHADOW - THE PRIVATE PRESS (Island)

Difficile de succéder à un disque monument. Comment suivre, prolonger un disque qui portait l’achèvement jusque dans son titre : “Endtroducing” ? C’est arrivé, ce 4 juin. Le grand retour de Josh Davis ak.a Dj Shadow, longtemps attendu, enduré et éprouvé. Après quelques incartades, sous forme de collaborations avec son crew de la Bay Area, Solesides devenu Quannum, après le projet Unkle et après son duo avec Cut Chemist, Dj Shadow livre un second album solo : « The Private Press ». Encore faut-il que le disque soit à la hauteur d’abord des ambitions de Shadow, puis, (surtout) à la hauteur de nos expectatives, plutôt élevées.
Un second album dont le principe directeur est de sonner différemment d’ “Entroducing” tout en conservant la mise en avant des émotions par le biais de la musique, la maîtrise hallucinante du sampling, tellement maîtrisé que Shadow apparaît comme un grand compositeur plutôt qu’un grand agenceur de beats et autres de boucles. Ce savoir-faire et cette obsession de constamment innover place « The Private Press » dans la continuité de « Endtroducing », et cela sans complexe. On retrouve le désir vivace de Shadow de faire du neuf avec de vieux disques, ces perles oubliées pratiquement perdues auxquelles Shadow insuffle une seconde vie, une nouvelle carrière. On retrouve aussi et par-dessus tout cette quête inextinguible du beat parfait.
Le titre “The PrivatePress” est une référence directe aux pressages artisanaux ou du moins d’utilisation personnelle, exemple suprême l’intro et l’outro de cet album une lettre anodine gravée sur vynil. Ainsi, le titre sous-tend la volonté intimiste de Shadow, celle d’un pressage unique pour une écoute exclusive. Il traduit un intérêt pour une relation privilégiée avec son auditeur et souligne la démarche artisanale. Du deuxième main customisée et par-dessus tout estampillée Dj Shadow, gage d’une qualité jamais démentie.
Ecouter le disque revient notamment à voir se dérouler devant soi une longue route ; la musique quelque peu monocorde devenant le ronron du moteur, les morceaux se suivent et varient comme les paysages à travers la vitre. Les résonances y sont parfois mélancoliques, parfois psychédéliques. Les constructions tantôt simples et régulières, tantôt carrément complexes et font figures d’école dans le guide du parfait turntabulist.
Vraie fausse note qui fait grincer des dents, le ringard et dérisoire Un Autre Introduction, heureusement écourté. De façon générale, les skits Letter From Home #1 #2 ne sont vraiment pas indispensables, voire superflus.
Walkie Talkie est un morceau vraiment efficace qui démontre véritablement que Shadow est ‘un bad mothafuckin Dj’ avec un gros son et des scratchs qui s’enchaînent dans un joyeux désordre apparemment mais parfaitement contrôlé. Monosyllabik est le grand morceau qui pousse le délire vraiment plus loin. Ou comment décliner à l’infini une simple boucle musicale.
Fixed Income, Givin’ up the ghost, Mongrel… Meet His Parent appartiennent à un même genre. Ce genre de morceaux qui évoquent une route se dérouler devant nous, sans doute la Pacific Higway qui borde la Bay Area. Certains peuvent s’ennuyer.
Six Days, un des moments forts de l’album, beau titre qui néanmoins ne possède pas l’envergure d’un “Midnight In A Perfect World” ou « What does Your Soul Look Like ». D’ailleurs quel morceau le pourrait? C’est pourtant le morceau favori du maestro.
La dyptique phénoménale “Mashin’ On The Motorway & Blood on The Motorway” est un moment fort en émotions. Dans un premier temps, Lateef The Truth Speaker (comparse de Quannum) nous emmène en virée épique et psychédélique. Toujours plus vite, dérapages, accélérations, jurons jusqu’… au crash et la virée devient une ballade dans l’au-delà plus souple et détendue sur un beat ralenti sur lequel le synthé des années 80 jouxte les accords de piano.
You can’t go home again clôt le disque sur une note de maturité et de maîtrise d’un son posé qui évolue graduellement. On sent que la route est encore longue et s’ouvre à Dj Shadow. Il poursuit son chemin, ses techniques s’améliorent, ses envies et ses sonorités progressent. Pas de marche arrière. Il avance. Voila ce que tend à démontrer cet album.
Enfin, ce qui bien avec Shadow, c’est que l’on sûr que ses compositions, enfin plutôt ses recompositions, sonnent uniques. Au moins, les beats et les boucles n’ont pas été déjà samplés un millier de fois. Et c’est rafraîchissant. Fait atypique pour une musique répertoriée hip-hop, Shadow assoit sa construction musicale à partir de la ligne de batterie plutôt que la ligne de basse. Et c’est intéressant. L’album sert également de base aux démonstrations live ; c’est une texture, une matière première, une pâte à malaxer et à modeler. Et il suffit d’aller voir Dj Shadow en concert pour réaliser combien il prend plaisir à retoucher ce disque.
Aujourd'hui, nous prenons nous aussi un plaisir inégalé à retrouver Dj Shadow égal à lui-même, ainsi qu'un disque égal à lui-même: humble, efficace et par-dessus tout attachant. Sa recette : rester discret mais magistralement discret. Ou discrètement magistral à vous de juger.
www.djshadow.com
MORCEAUX FAVORIS
6 Days
Monosylabik
TRACKLISTING
1. Letter from home
2. Fixed income
3. Un autre introduction
4. Walkie talkie
5. Giving up the ghost
6. Six days
7. Mongrel…
8. ...meets his maker
9. Right thing / G D M F S O B
10. Monosylabik
11. Mashin' on the motorway
12. Blood on the motorway
13. You can't go home again
14. Letter from home #2
NB : Dj Shadow - "Endtroducing" a été réédité en version deluxe au mois de Juin 2005
[01.05.00]
|