Le Sénégal est plus que jamais un pays de musiques. Peu d'artistes traversent cependant les océans et mers vers nos contrées, le résultat est une méconnaissance du quotidien à Dakar, Saint-Louis et dans les terres et villages. Musiques africaines et culture sénégalaise, éducation, tradition et modérnité, afro-hop et évolutions du hip-hop en terres africaines, spiritualisté, indépendance et retour post afrocentriste, gros plan sur Dakar et ses alentours le temps d'une rencontre avec Faada Freddy et N’Dongo D du groupe culte Daara J...
Les Daara J ont splitté, vive la Daara J Family ! Comme leur nouvel album, School of Life (Wrasse Records, juin 2010), est évident de réussite et de talents, cette sortie n’a presque servi que de prétexte pour une interview « message » de Faada Freddy et N’Dongo D qui nous invite à la compréhension de l’afro-hop : entre tradition et modernité, voire avant-gardisme, la musique comme leurs textes empreints d’une sagesse positive deviennent acte politique, incitation à la réflexion et philosophie de vie murement pensée… et intelligemment distillée. Preuve encore une fois que la sincérité reste certainement le meilleur vecteur pour « toucher » les gens. Je l’ai été, j’espère qu’il en sera de même pour vous.
Bonjour à vous deux. Je vous demanderai, pour commencer, de vous présenter à tous ceux qui ne vous connaîtraient pas encore, s’il vous plait.
Faada Freddy : Bonjour, moi c’est Faada Freddy [ndlr : Abdou Fata]
N’Dongo D : Et moi,N’Dongo D [ndlr : Mamadou Lamine Seck]
Vous venez de sortir un nouvel album : « School of Life » qui est une traduction du wolof à l’anglais de « Daara J », donc le même titre que votre tout premier album (1997). Pourquoi avoir repris ce même titre ? Est-ce pour indiquer un éternel recommencement ?
Faada Freddy : Oui, c’est un éternel recommencement. Quand on prend le nom « School of Life », c’est juste pour élargir un peu le concept de la « daara » (l’école) parce qu’aujourd’hui on est considérés africains mais je pense qu’on est des citoyens universels : on a reçu toutes les influences. Là, je crois qu’on est prêt, quoi. Et justement, quand on dit « école de la vie », c’est pour qu’il parle au monde entier, quoi.
Justement pour revenir au premier album…
Faada Freddy : Oui, le premier album, c’était, je crois en 1997. On venait de démarrer et c’était un titre éponyme pour dire : « Daara J, nous voilà ! » Et aujourd’hui, quand vous suivez le parcours du groupe, il y a eu Xalima (la plume), Boomerang : le voyage culturel de la musique africaine partout dans le monde qui revient, le hip-hop qui est parti à travers la porte de Gorée, qui a voyagé, qui a été récupéré par les européens jusqu’aux américains maintenant, qui revient en Afrique. Ça, c’était Boomerang. Et donc, aujourd’hui, on affirme que finalement la terre de la musique, la terre de la culture, c’est l’Afrique, quoi. Et je crois que… « Rendons à César ce qui appartient à César, et à l’Afrique ce qui appartient à l’Afrique.»
Oui. Sauf que le hip-hop en tant que tel, on sait que ça vient plus de la Jamaïque, par l’utilisation des faces B, que de l’Afrique directement. Par contre, c’est vrai que vous mettiez en avant le « tassou » déjà dans Boomerang. Et il me semble que vous en faites de même avec le titre éponyme « School of Life » … Est-ce que vous pourriez nous parler un peu du « tassou » ? Est-ce que c’est encore quelque chose qui est pratiqué au Sénégal ou c’est une forme traditionnelle qui a disparu ?
Faada Freddy : Oui, le tassou est toujours pratiqué par les rappeurs d’aujourd’hui ainsi que par les femmes dans les «
sabar ». Ce sont des… C’est l’occasion populaire où les femmes se retrouvent avec des batteurs de tam-tam. Et là, parfois elles expriment un peu leur état, ce qu’elles ont besoin d’exprimer dans la société. Donc, c’est souvent des manières nouvelles de s’affirmer en tant que femmes et de faire valoir leurs droits, leurs revendications. Et donc, c’est un style de rhapsodie saccadée, avec un rythme, qu’utilisent les femmes pour un peu dénoncer aussi l’imparité qui existe parfois aussi dans la société. Et ceci donc a existé depuis très très longtemps. C’est une forme aussi que les griots ont utilisé, qu’ils ont mélangé avec ce que l’on appelle le
talif (c’est une poésie). Donc on retrouve justement des philosophes qui nous ont influencés comme Kocc Barma [ndlr : Fal, pour compléter le nom du plus célèbre philosophe wolof] pour justement dénoncer les maux de la société. Combiné avec le talif, le tassou devient donc une forme d’expression utilisée souvent par les griots et ceux qui représentent la culture, la mémoire, la bibliothèque donc de la société africaine. Et c’est ça, justement, qui est un peu la tradition orale, que nous avons un peu hérité de nos anciens. Et donc cette tradition orale là, nous avons toujours défendu que, pendant la période d’esclavage, la culture africaine a voyagé donc vers les Etats-Unis. Donc cette tradition a été emmenée dans les champs de cacaotiers. Quand on transporte un homme, on amène aussi sa culture. Donc la culture a eu le temps de se développer depuis la Jamaïque et tout en passant par New-York et après ça a grandi avec Grandmaster Flesh : avec « The Message », c’est là que nous avons compris justement qu’il y avait un lien entre les Etats-Unis et l’Afrique. Il fallait reconstruire les morceaux et les débris de l’histoire pour justement savoir où nous en sommes. Et donc, notre orientation actuelle : c’est que nous faisons du rap mais avec une base, avec une racine tassou… parce que même en entendant « The Message » de Grandmaster Flesh, ça ne sonnait pas bien à notre oreille. Et donc, cette familiarisation est surement due au fait que, chez nous, on a des styles de musique qui sont les ancêtres de ces musiques là et que nous développons sur un beat soi-disant de New-York, par exemple de 9th Wonder ou bien…
N’Dongo D : Primo…
Faada Freddy : … Primo, ou bien Dr. Dre. Tu te rends compte que ce sont des phrasés qui respectent les temps et les mesures du rap. Dès lors, il n’y a plus de différence entre le rap et le tassou moderne. C’est ce qu’on appelle le rap d’aujourd’hui. Donc, cette étude nous a conduits à voir réellement que nous faisons du tassou… Pour d’autres… C’est comme de l’eau : les américains vont l’appeler « the water » et pour nous, c’est pareil, le tassou, c’est exactement le « rap » mais dans une appellation américaine. Il y a aussi une autre fenêtre : le baku [ndlr : de la lutte]. Hors national ou Sénégal, même dans toute la sous-région, c’est un sport qui est adulé, qui apporte beaucoup d’argent parce qu’aujourd’hui, des gens comme Balla Gayeou Balla Bèye au Sénégal, c’est des gens, quand ils montent sur l’arène, ils font des rhapsodies et on appelle ça le baku, quoi. Et ça, c’est une autre forme… C’est même semblable au toast jamaïcain, quoi, tu vois. Quand ils arrivent dans l’arène : « je vais te battre ! Je vais être plus fort que toi, tu vas voir, je vais te terrasser. Mais tu n’as pas vu ? J’ai battu tel ou tel… » Tu vois ? C’est ça, c’est le baku, c’est une autre fenêtre.
… C’est l’équivalent, aux Etats-Unis, de ce qu’on peut voir dans le film 8 miles avec Eminem
Faada Freddy : Exactement. C’est de l’égotrip, c’est le freestyle et tout ça quoi. C’est encore plus présent au Sénégal maintenant, quoi.
Du coup, on a déjà commencé à parler un petit peu des musiques traditionnelles ou anciennes en tout cas. A l’écoute de l’album, on ne peut pas spécialement dire quelle est la couleur dominante, soul, ici, ou afrobeat, là, sur tel ou tel titre : c’est un véritable mélange. La question que je me pose alors, c’est de savoir comment on peut faire pour garder l’esprit de la tradition et en même temps le renouveler… aussi bien d’ailleurs ?
Faada Freddy : Justement, c’est le combat de tous les jours : on tend vers la perfection. C’est-à-dire que l’Africain, c’est quelqu’un qui doit justement être dans cette direction-là. On ne peut pas, comme on dit dans « Bayi Yoon », le premier morceau : « Ana soutoura bifi gnom mame bayiwoon », en wolof, qui dit qu’on est à la recherche de nos traditions. C’est comme si on avait laissé ou quitté la route, mais en fin de compte, on est dans ce besoin de garder la tradition et aussi d’exister dans la modernité, parce que, comme je dis, l’Afrique, ce n’est pas les forêts, ce n’est pas le Sahara c’est l’iPad (rires). Tu verras, à Dakar, déjà, ils sont Internet, tu vois, c’est… On est dans le modernisme. Donc, tu vois, c’est le mélange des deux, c’est justement ce qu’on incarne. Et aujourd’hui, le lègue de la colonisation, c’est quelque chose qu’on a gardé en nous-mêmes. Et heureusement, tout ce qu’on veut de ça, c’est tout ce qui est positif. Ce n’est pas… On ne va pas, tu vois, pleurer sur notre sort, on ne va pas continuer à dire : « Ouais, l’esclavage, la colonisation, ça nous a retardés…», on ne va pas rester sur ça ! Je pense qu’il faut avancer, essayer de trouver des nouveaux modèles africains. Et je crois que le nouveau modèle d’Africains, c’est celui qui va être le dénominateur commun de ces deux mondes : les traditions et la modernité.
Vous parliez des Africains, mais c’est un peu pareil en Europe finalement, c’est-à-dire que j’ai l’impression, pour avoir votre avis dessus, qu’on nous met énormément de technologies entre les mains et que ça va même trop vite pour l’être humain en fait.
Faada Freddy : C’est le système. Il a plutôt tendance à souiller la nature. Et l’homme fait partie de la nature. Ça, on l’oublie : tout ce qui fait partie de la nature, ce sont les éléments vivants. Donc l’homme en fait partie et parfois il oublie. Il croit que quand on parle de nature, on parle de fleurs, mais lui-même est un élément sensible. Et donc souvent, on se rend compte que les machines peuvent nous éloigner de l’essence de l’Homme, avec un grand H. C’est-à-dire retrouver ses valeurs en tant que « Homme », savoir qui l’on est, d’où l’on vient, exactement qu’est-ce qu’on vient faire ici : Est-ce qu’on a un rôle à jouer sur Terre ? Parce que justement, on est tellement absorbé par tout ce qui est Internet. C’est vrai que ce sont des outils remarquables. La science aussi bien que l’industrie ont fait des pas énormes sur le développement et l’épanouissement de l’Homme en tant que tel. Mais c’est là, justement, où on a un problème d’équilibre : Comment gérer tout ceci ? Est-ce qu’on n’est pas en train de trop en faire ? Comment faire en sorte qu’on puisse gérer l’évolution de la machine avant que la machine ne prenne la place de l’Homme ? Déjà, les gens déplorent qu’ils aient des problèmes d’emploi parce que les machines, justement, ont remplacé les Hommes sur certains points. Dans la chanson, on a vu justement les « progrès », entre guillemets, de l’auto-tune pour redresser ceux qui chantent faux. Je pense que petit à petit, on est en train de perdre ce qu’on appelle le « naturel ». Même la musique est industrialisée. Tout est industrialisé, et je pense que c’est une grande lutte qu’il faudra livrer maintenant : un lutte qui peut être aussi bien individuelle que sociale. Individuelle parce que justement, chacun doit connaître les limites de… non pas de son égo, mais pour protéger sa « grille humaine ». Donc on devrait fixer une grille normative en chacun de soi pour dire je m’arrête-là avec la machine, parce qu’une fois que la machine aura percer cet autre horizon, elle commence vraiment à rentrer dans nos désirs, dans notre cœur, alors que le cœur ne doit avoir de place, en tout cas, pour moi, que pour l’amour, le développer et ainsi faire tomber les barrières entre les hommes, quoi. Et, justement, pour moi, je pense que, on a dit aujourd’hui, il y a par exemple la Conférence de Copenhague, c’est seulement parce qu’on se rend compte de la bêtise humaine et que les pays industriels étaient en train de faire leur confession. Ils sont tous allés là-bas pour dire : « on en a trop fait. On a fait trop de bêtises. Maintenant, il est temps qu’on revienne en arrière. On regrette d’en avoir trop fait.» Alors que l’Afrique qui, justement, n’a pas joué un grand rôle dans la pollution reste encore sur ces bases avec une terre encore vierge, « encore », entre guillemets, parce que les industriels sont en train de l’attaquer. Donc je pense qu’il ne faut pas trop s’éloigner, justement, de… Dans le morceau « Oh Why », on parle un peu de ça. C’est pour ça, il y a une ambiance… d’amour, quoi.
N’Dongo D : Pourquoi pas, quoi ?Tu vois, on a fait un morceau : Ils achètent des sacs plastiques, et ils jettent ça un peu n’importe où. On n’a pas d’usines de recyclage, tout ça. Comme il a dit, quoi, il faut avancer sur la technologie mais en même temps, il faut du recul.
Mais quand on doit d’abord penser à manger, c’est vrai qu’on a d’autres préoccupations. Je pense par exemple aux enfants qui sont dans la rue, thème que vous aborder dans « Children ». Mais, peut-être, et vous me direz si je me trompe, la chance qu’ont ces enfants, c’est le tissu social en Afrique qui ne laisse personne totalement isolé et démuni…
Faada Freddy : On a un peu le même problème en Afrique mais c’est vrai que, quand on fait une comparaison, je crois qu’il y a comme même… le foyer en tant que tel, le cocon familial en Afrique qui est toujours préservé d’une certaine manière parce qu’on peut avoir des problèmes, mais la famille sera toujours là, tu vois. Et je crois que la différence qu’il y a en Europe où l’individualisme prévaut, voire domine même, quoi, tu vois… Je peux lire la souffrance dans les yeux des gens quand je rentre dans le métro, tu vois : l’indifférence et tout. Donc, ça, c’est une évidence. Après, en Afrique, le problème, il est social, il est lié à la misère. Tu vois : les enfants qui trainent dans la rue, c’est vrai qu’ils ont des parents, des marabouts qui s’occupent d’eux et tout ça. Après, avec les problèmes qu’il y a là-bas, liés à la politique, je crois qu’il y a un manque d’organisation…
N’Dongo D : … D’encadrement…
Faada Freddy : … D’encadrement ! Et c’est ça qui fait qu’on voit les enfants trainer dans la rue. Et dans le morceau « Children », on parle de ça et on aborde ce thème avec le recul. C’est assez subtil parce qu’en Afrique, par exemple, quand tu parles des « enfants de la daara », c’est des enfants qui doivent avoir un parcours d’apprentissage. Et dans le parcours d’apprentissage, c’est comme même parfois lié à cet aspect de, comme on dit en wolof,
tùmùranké [ndlr : ou
toumouranke, comme le film de Cheikh Ndiaye], quoi, c’est-à-dire : tu es laissé à toi-même… Tu es laissé à la nature et c’est à toi d’affronter la nature. Malgré les problèmes que tu vas avoir, c’est à toi d’apprendre par rapport à ça. Et justement, c’est un peu subtil parce qu’aujourd’hui, en 2010, je crois qu’un enfant qui traîne dans la rue, ce n’est pas une belle image, quoi. Et, en Afrique, tu vois, moi, j’ai discuté avec des petits dans la rue, et je leur ai dit : « Vous venez d’où ? » Des fois, ils ne comprennent même pas la langue wolof, quoi. Donc ça veut dire qu’ils viennent du Mali, du Niger,… c’est des gens qui ont fui leurs problèmes et heureusement, il y a des associations qui luttent contre ça. Et je crois qu’il y a beaucoup de gens qui luttent contre. Notre manière à nous, c’est la musique et on sensibilise les gens par rapport à ça et pourquoi pas faire des donations, tu vois ?

… des Fondations aussi [ndlr : par référence à un de leurs projets]
Faada Freddy : Justement. Et ça, tu vois…
N’Dongo D : … Il y aussi ce qu’on appelle les « enfants tueurs »
Les enfants soldats ?
N’Dongo D : Oui, moi, je les appellerai les « enfants tueurs » parce que c’est un peu des bombes ambulantes, quoi. Et quand il y a la guerre, justement…
Faada Freddy : … Le
Johnny Mad Dog [ndlr: initialement, en 2002, roman d’Emmanuel Dongala, un écrivain congolais que je vous conseille (dont
Un fusil dans la main, un poème dans la poche) et depuis adapté, en 2008, au cinéma par Jean-Stéphane Sauvaire]
N’Dongo D : Voilà, c’est un peu le Johnny Mad Dog. C’est des enfants qui, au départ, ont été éduqués dans l’art de la guerre. Donc à la place du livre, ils ont une kalachnikov et ces enfants-là ne savent rien faire que la guerre. Ils sont justement dans des pays africains où justement, si on fait la remarque, où il y a de l’or ou bien du diamant ou bien… comment dire ? Les trucs, là, pour faire les trucs de téléphone, là ?
Faada Freddy : Ah ! La bauxite !
N’Dongo D : La bauxite. Là où il y a des richesses, c’est là où il y a beaucoup de mercenaires. Et parmi ces mercenaires-là, ils recrutent aussi des enfants qui sont laissés pour compte. Il y a des chefs de bande qui leur lavent le cerveau, parce que ces chefs de bande-là sont payés par d’autres gens qui ont intérêt à faire leur business à protéger soit des mines d’or ou des trucs comme ça. Donc on a tous notre part de responsabilité dans ceci. Et surtout pour les enfants, il y a un grand problème d’équilibre, quoi… parce qu’en Afrique, on n’en fait pas beaucoup. Ici, on en a trop fait. Après, nous, ce qu’on remarque, en tant que ceux qui voyagent un peu : là-bas, on n’en a pas beaucoup fait parce que justement, parfois, l’Etat, comme il vient de dire, ne les encadre pas. Ici, l’Etat est en train d’enlever l’autorité parentale aux parents en leur disant : « maintenant, c’est l’assistance sociale, sinon, c’est le foyer…» Et justement, une fois qu’on enlève l’autorité parentale, l’enfant aussi… L’Etat n’est pas là ! L’Etat, c’est une personne morale, pas une personne physique. Donc l’Etat n’a pas de cœur, alors qu’un parent a un cœur. Donc, ce qu’il faut, à mon avis, ici, c’est peut-être initier les parents, parce que je vois que faire de l’argent, c’est important. Donc les gens, ils sont occupés à faire de l’argent, faire de l’argent,… jusqu’à ce qu’ils oublient parfois qu’il faut passer un minimum de temps avec son enfant, le chérir. Là-bas, par contre, en Afrique, ce sont les parents eux-mêmes, qui prennent les enfants et les mènent à la daara parce qu’ils ne peuvent pas les nourrir. Je pense que pour les deux sociétés, en tout cas, il y a vraiment à rétablir un équilibre pour donner plus d’amour et plus de possibilités aux enfants. Avant, au Sénégal, l’avantage qu’on avait, c’est que pendant l’ouverture de classe, on nous donnait des fournitures librement. Maintenant, l’Etat ne s’engage même plus à donner des fournitures : plus de livre, plus de cahier, plus de stylo, alors que l’Etat peut le budgétiser. Ils investissent malheureusement tout l’argent… ça, c’est général, en France, aux Etats-Unis, partout. Maintenant, malheureusement, les systèmes n’investissent plus que sur la politique et sur le net working, donc créer des réseaux pour faire plus d’argent, que sur le social. Et je pense que c’est vraiment dommage parce qu’on voit maintenant au Sénégal beaucoup d’illettrés. Et ici, c’est carrément une rébellion qu’on observe de part et d’autre : une rébellion qui fait que même les policiers ne peuvent plus accéder à certaines banlieues. C’est en tout cas le constat que l’on a fait de par les voyages qu’on a effectué.
Pourtant, le Sénégal est parmi les mieux « côtés » au niveau de l’éducation en Afrique. Est-ce que c’est un discours officiel ou…
Faada Freddy & N’Dongo D (en chœur) : C’est un débat.
Faada Freddy : C’est discutable… mais bon ! Souvent le Président, il a l’habitude (parce qu’on l’entend bien), il dit : « Ouais, j’ai pris trente ou quarante pour cent du budget. Je l’ai mis dans l’éducation.» Tu vois ? Ça, c’est politique. Ça, pour nous, c’est des paroles. Après, le constat sur le terrain, c’est que, voilà, le système éducatif a un problème : à différents niveaux, il y a des soucis. Quand il y a des grèves, chaque année, quand tu vois que ça n’avance pas…
N’Dongo D : … Quand à l’université Cheikh Anta Diop, on leur demande qui est Cheikh Anta Diop et qu’ils ne savent pas, c’est comme même qu’il y a un problème.
Faada Freddy : Donc ça veut dire qu’il y a une crise comme même quoi, qui est là et ils ont beau mettre de l’argent, un gros budget dans ça, mais si le problème n’est pas réglé, voilà, c’est à l’Etat comme même un peu de… je veux dire, comme on disait dans « Tomorrow », quoi : tu peux peut être diplômé en sciences physiques alors que tu as beaucoup plus de capacités en économie, tu vois ? Il y a un problème d’orientation des enfants et ça, c’est un problème à régler. Bon, après, le système éducatif africain, c’est un système qui a toujours gardé les séquelles de la colonisation, quoi. C'est-à-dire que les programmes qui sont enseignés, c’est aussi des programmes à revoir. On a en outre des écoles publiques et des écoles privées. Ça fait qu’il y a beaucoup de trucs à revoir dedans, bon. Nous, notre mot à dire, c’est : il faut imprégner tout le monde, que ça soit les communicateurs traditionnels ou les gens qui sont diplômés d’Europe qui reviennent là-bas, il faut imprégner tout le monde ! Et je pense que s’ils font ça, ils vont trouver une bonne direction pour l’éducation, quoi.
A ce propos, j’avais lu que vous vouliez faire une tournée dans les différents lycées pour ce nouvel album. Vous l’avez fait finalement ?
Faada Freddy : On a commencé. On a commencé.
C’est en partie pour les raisons que vous venez d’évoquer : pour éduquer ?
Faada Freddy : Effectivement. Là, on essaie carrément de responsabiliser l’Etat en leur disant qu’il était important… parce que, nous, on ne collabore jamais avec les politiques, jamais, parce que, justement, à chaque fois, on a eu des déceptions. Et pour une fois, on est allé voir l’Education nationale et leur dire : « on va faire les tournées dans les écoles. Si vous avez envie de nous accompagner, c’est le moment que vous veniez. Et tout ce qu’on va faire : on va prendre des fonds, avec l’album qui est sorti et les entrées, on va prendre des fonds et les réserver pour rétablir et rénover les écoles.» Parce que parfois il y a la pluie et après la pluie, il y a les inondations dans les écoles et c’est invivable : les élèves ne peuvent plus rentrer en classe normalement. Donc souvent, les ouvertures de classes sont retardées. Et là, on a eu plus ou moins… On a commencé avec les lycées de la banlieue dakaroise comme Guédiawaye. On prend dans le budget du concert, on reverse : s’ils ont par exemple des toilettes à refaire, ils refont ; s’ils veulent des machines, ils achètent ;… C’est comme ça, quoi.
N’Dongo D : … Mais sans l’Etat, quoi, jusqu’à présent…
Faada Freddy : … Tout ce qu’on sait, c’est qu’ils ont envoyé un message disant qu’ils veulent bien citer [ndlr : retranscription peu sure], quoi, maintenant. Ce n’est pas grave… Comme on dit, « Science speaks louder than words », ça veut dire que la science parle plus fort que les mots, quoi. Donc, nous, on attend que les trucs se concrétisent. En tout cas, s’ils le font, ils le font pour eux-mêmes. S’ils le font, ils le font le pays, ils le font pour les enfants. Voilà. Nous, notre comportement est lié aux daaras (parce que les écoles coraniques, on les appelle des daaras aussi). Et là aussi, on a vraiment envie d’ouvertures d’activités parce que, nous, on veut carrément moderniser les daaras : les daaras sont encore rudimentaires et il n’y a pas vraiment de subventions pour la nourriture et tout ça, les dortoirs, c’est un peu n’importe quoi… On a vraiment envie de s’investir à aider. Mais rénovation et organisation des daaras ! Je pense que, inch’Allah, si les choses vont bien, on va tout faire en tout cas, avec les réseaux qu’on est en train de créer dans la musique pour qu’on ait des partenaires qui vont investir avec nous dans les daaras.
Et comme vous appliquez à vous-mêmes ce que vous préconisez par ailleurs, et comme vous m’avez parlé tout là l’heure de « recherches » (ce que j’ai lu dans d’autres interviews aussi), j’aurais aimé savoir ce que vous entendiez par ce terme : des recherches livresques ? Historiques ? Musicales ? Quels sont les types de recherche avez-vous mené exactement ?
Faada Freddy : Je veux dire, ce qu’on fait, c’est expérimental, c’est-à-dire que quand on nous pose à chaque fois la question à savoir la direction dans notre musique, on a du mal à répondre. Aujourd’hui, moi je dis que c’est de « l’afro-hop », parce qu’on a été au Nigéria, au Saël,… On a pu y capter la musique et l’énergie qu’il y a là-bas et on a essayé de mélanger ça avec ce que l’on fait. Et Justement, les recherches, elles sont autant historiques que musicales. Je pense que c’est lié, quoi. Quand Cheikh Anta Diop dit qu’aujourd’hui pour faire le développement, c’est l’acceptation d’éléments nouveaux, à savoir qu’il faut qu’on garde notre base mais qu’on puisse aussi s’ouvrir à l’extérieur, quoi. Et justement, je prends l’exemple de Tinariwen, c’est des amis, ils habitent au nord du Mali, et c’est des gens, ils sont un petit peu barrés, ils font de la musique mais ils ont des guitares modernes, ils jouent une musique… mais c’est une musique… pour moi, c’est à l’image de ce qu’on fait, nous. Et dans le morceau « School of Life », à chaque fois que je l’écoute, je pense à eux parce qu’il y a un mélange de rock et de guitares traditionnelles. Et justement c’est ce contraste-là qui est intéressant. Pour moi, les recherches qu’on est en train de faire, c’est justement ça : on va développer, pas à pas, on va rentrer encore dans l’Afrique parce qu’il y a des choses qui sont encore restées dans la forêt que les gens n’ont pas encore vécu…
N’Dongo D : … Des trésors cachés
Faada Freddy : Oui, il y a encore beaucoup, beaucoup de choses à faire, quoi
… Qui sont dans le « bois sacré », justement …
(rires) Faada Freddy : Exactement. Beaucoup de choses à faire ! Il y en a tellement qui…
N’Dongo D : On a tellement envie d’inviter les gens à venir voir le bois sakré en fait, le studio, et le vrai bois sacré qui est en Casamance, comme il y en a un peu partout d’ailleurs en Afrique… Et notre bois sakré, qui est le studio d’où les choses démarrent.
Justement, ça m’a permis de découvrir d’autres artistes. Je sais que vous êtes beaucoup dans la… je ne sais pas si c’est la « transmission » parce que je ne vous vois pas dans une attitude professorale particulièrement, mais plus dans l’orientation, dans l’éducation du grand frère, en fait, plus que dans le professeur finalement.
Faada Freddy : Oui, c’est… On a notre ton, quoi. Et puis, je pense qu’il y a toute une génération qui est derrière et des fois, bon, c’est… c’est un peu tendu pour nous quoi, parce que la vie de maintenant, ce n’est pas facile aussi, quoi. Tu ne peux pas tout avoir, tu vois, et justement… Tout à l’heure, j’étais en train de lire sur King Syze, les gens-là, ils ont fait un commentaire : « Ouais, pour nous Daara J Family, c’est une référence. Quand on écoute l’album, on sent qu’il y a un travail.» Voilà, ils ressentent ça, et donc, il y a toujours cette volonté pour nous de représenter le Sénégal mais aussi de… je ne sais pas… de donner le ton aux autres, de leur donner l’inspiration, à savoir que ok, mais c’est large ! On peut faire de la musique hip-hop, on peut sampler du Zulu mais on peut aussi aller chercher du côté de Fela, même de la musique éthiopienne, on peut aller chercher partout, quoi. Et c’est justement ce que l’on veut inculquer aux jeunes quoi. Et avec Bois Sakré, c’est une plateforme, quoi, où on les laisse : ils viennent, ils s’expriment et nous aussi, on partage notre expérience avec eux et c’est super, parce que, moi, des fois, je croise des artistes, des jeunes qui viennent comme ça au studio, à l’improviste et c’est… moi-même, je suis étonné, quoi, tu vois. Je dis : « Vous sortez d’où ? » Justement, c’est cet échange-là qui est intéressant. Et ça fait que, autant eux ils apprennent et nous aussi, on apprend d’eux, quoi, parce qu’on essaie nous aussi de nous imprégner de tout ce qui est nouveau, quoi.
D’accord. Et pourtant vous êtes passés par un autre label que Bois Sakré pour sortir votre album. En l’occurrence, c’est Wrasse Records [ndlr : label anglais qui a un catalogue très large]
Faada Freddy : Oui, c’est des gens qui nous ont soutenus, quoi. Wrasse, c’est un label déjà historique. Ils ont travaillé sur Boomerang et ils nous ont permis comme même de porter cet album beaucoup plus loin que le Sénégal, beaucoup plus loin que la France, quoi. Parce qu’avant, on était avec un label français, BMG France, et donc on a vu que, bon, ils ne pouvaient pas développer le groupe au-delà de la France, quoi. Et là, avec Wrasse, c’est des tentacules, quoi. Et justement, c’est quelqu’un qui comprend notre musique et qui comprend bien notre philosophie.
En effet, je me suis demandé pourquoi ne pas utiliser votre label, mais il est vrai que ce n’est pas toujours facile pour créer les réseaux…
Faada Freddy : … Alors que, eux, ils distribuent, en fait. Le label Bois Sakré est à la base de la production, il produit depuis le Sénégal…
N’Dongo D : … On produit l’album nous-mêmes…
Faada Freddy : … Voilà, qui donne aux autres en fait. Et pour la distribution, on a besoin de Wrasse, de Traffix, de Chrysalis, c’est des gens qui sont là pour consolider le travail, quoi.
Et vous avez également enregistré à Paris.
Faada Freddy : Oui, dans un studio qui s’appelle
LUV, avec un fou de la musique qu’on appelle Gordon Cyrus, américano-suédois, et aussi avec l’intervention de Laurent « Chewbacca » [nldr : Di Carlo] qui fait un peu de jazz-funk, que j’adore d’ailleurs : un groupe qui a vraiment fait un travail remarquable pour un peu concrétiser toutes les idées de base qui sortaient donc du Bois Sakré. Et ceci montre simplement que, parfois, on a besoin aussi de faire des coopérations entre différents studios pour que les choses avancent et pour moi, c’est… nécessaire que les musiciens combinent leurs efforts, leurs idées. Et on a eu la chance, justement, de tomber sur des gens qui ont eu la même philosophie ou conception de vie que nous. Dès lors, on a dit : « ok, on va y aller juste avec… » Il y a eu même des morceaux qui ont été improvisés, tel que « Gates of Freedom » : on est juste assis devant le micro et on avait l’impression de visualiser un peu le tout et c’est comme ça que le morceau est né. C’est un morceau qui est né là-bas, sur place.
Par contre, il y en a d’autres qui ont disparu par rapport à ce qui était annoncé, dont un en hommage à feu DJ Makhtar [ndlr : décédé le 3 Décembre 2007 à Dakar]…
Faada Freddy : Oui. En fait, c’est des morceaux qui sont sortis au niveau local, au Sénégal…Ils sont annoncés dans l’album parce que l’album de Dakar a seize titres alors que l’album international en a onze.
Pourquoi nous priver de ces titres ?
(rires) Faada Freddy : Non, mais voilà, c’est que de toute façon, c’est des morceaux qu’on va sortir sur Internet. On va les diffuser sur Internet un peu plus tard. C’est clair que… voilà, il y a des gens qui demandent : « Ouais mais Freddy, pourquoi faire alors ? Pourquoi c’est pas dans l’album ?» C’est des morceaux qu’on a voulu garder un peu. Pareillement, il y a deux titres de l’album international qui ne sont pas sortis à Dakar. Donc, on va rééditer l’album en fin d’année pour ressortir encore d’autres titres, quoi, autant ici qu’au Sénégal.
N’Dongo D : … Pour rétablir l’équilibre. Comme ça, personne ne se fâche (rires)
La vie artistique en Afrique
Alors, on parlait d’Internet, on disait que c’était difficile pour les jeunes artistes de vivre de leur art. Il y a l’aspect « piratage ». Je sais que vous n’y avez pas échappé mais, déjà, j’aimerais savoir comment vit un artiste à l’heure actuelle au Sénégal ? C’est-à-dire, est-ce qu’on vend des Cds ? Lors de mes séjours en Afrique, j’ai vu très peu de… j’allais dire « magasins », mais même de « stands » qui vendent des copies originales (c’est souvent des copies gravées). Comment est-ce qu’on arrive à vivre quand on est artiste, là-bas ?
Faada Freddy : Oui. Il faut être très fort, super fort. C’est… Je pense que d’abord, mentalement, il faut être fort, il faut être bien entouré, il faut s’organiser. Moi, je pense que c’est la solution à ce problème. Mais, bon, c’est facile de le dire, quoi, mais nous, par exemple, avec cet album, on a inventé un concept qui s’appelle…
N’Dongo D : … Bên Ker Bên CD : « une maison, un CD »,
Faada Freddy : Un foyer, un album, quoi. Le concept, c’est que chacun devait acheter l’album, chaque Sénégalais devait s’investir et acheter cet album pour nous donner le disque d’or. On leur a dit que cette fois-ci, on ne voulait même pas qu’on nous dise : « en Europe, vous avez vendu tant ». On voulait juste qu’il y ait cinquante milles ou cent milles Sénégalais qui achètent le CD pour nous donner le disque d’or. Et là, il y a eu des réactions absolument… l’album est sorti il y a trois semaines, on a fait le décompte : on est à sept milles, à peu près, de vendus, quoi, en copies originales. Donc c’est déjà bien ! Et il y a un suivi réel de ça, parce qu’il y a des phonogrammes qui sont achetés, au niveau du BSDA [ndlr : Bureau Sénégalais du Droit d’Auteur], donc, ils sont en train de faire le décompte, quoi. Les gens, même sur Internet, on reçoit des messages : « Ouais, vous allez avoir le disque d’or parce que, nous, on va… » Donc, cette fois-ci, c’est le concept qu’on a lancé pour inciter les gens à acheter l’album original. On a fait ça aussi pour donner de la vigueur au marché sénégalais, parce qu’il y a un problème, comme tu disais : les gens, ils copient les Cds, c’est… D’ailleurs, l’album a été… le lendemain de sa sortie, moi-même, j’ai acheté une copie pirate, quoi.
Ça fait mal au cœur…
Faada Freddy : Ouais, ouais. C’est un Cd… Normal, ils prennent, ils copient, ils scannent la pochette, et ils en ont copiés des milliers, quoi. Donc ça, c’est un problème que l’Etat sénégalais doit régler. Il doit nous aider aussi, parce que… A eux de… tu vois ? Ils avaient parlé d’une brigade mais jusqu’à présent, il n’y a pas eu d’issue, quoi. Il y a aussi… La population, il faut qu’on les sensibilise aussi à ça. Une copie originale…
N’Dongo D : … Tu donnes à l’artiste
Faada Freddy : Voilà. Ça permet à l’artiste d’exister aussi.
Mais justement… alors, je sais que vous avez créé le « Sénégal by Bus » [ndlr : un bus-caravane qui sillonne le pays], pour essayer d’aller plus facilement vers les gens, mais comment fait-on pour acheter un vrai album finalement, même quand on le veut…
Faada Freddy : Si c’est pour Dakar, il faut aller à Sandaga, c’est la FNAC de Dakar (rires) : Il y a des vendeurs très connus là-bas : Talla Diagno, Batchi Diague, Gadiago [ndlr : pardon si les noms sont écorchés]… c’est des gens super connus. Vous allez à… Il y a une seule rue à Sandaga. L’album est disponible là-bas. Sinon, nous, on a placé des vendeurs dans les régions et donc pour avoir le contact, il faut aller sur notre MySpace ou sur Facebook. Vous allez pouvoir avoir le contact direct.
N’Dongo D : … On va même voir des vendeurs de CDs pirates pour les convertir aux CDs originaux.
Faada Freddy : Puis on a deux partenaires aussi qui vont nous aider à faire le « Sénégal by Bus » et on a déjà commencé, quoi. Ils ont fait Guédiawaye la semaine dernière, ils ont fait Pikine, et ils vont aller dans les rayons, quoi, donc ça va être jusqu’à l’année prochaine.
Oui. Et puis, en plus, c’est un système plus sain que la FNAC, justement. C’est-à-dire que le distributeur ne se prend pas des marges de dingue non plus dessus.
Faada Freddy : Exact. Le plus important, de toute façon, c’est que le CD soit disponible. Même si c’est… parce que le pirate, il vendait ça à 1.000 francs CFA. Donc nous, le prix normal, c’était 3.000… on l’a descendu à 2.500 pour pouvoir… au moins, tu vois, que les gens puissent s’acheter ça. Bon, maintenant, s’ils le vendent à 1.000, ça veut dire qu’on va devoir encore baisser pour…
N’Dongo D : … De toute façon, la musique, elle est créée, elle est faite pour être diffusée, comme on dit souvent. Une musique, elle est faite pour être écoutée. Si la musique est belle, la pochette est belle et que la musique coûte trop cher pour être achetée, ça n’en vaut pas la peine.
Faada Freddy : Il faut la mettre à disposition pour que les gens puissent l’écouter.
Et le CD n’est qu’un moyen. J’ai cru voir que c’était le live qui importait avant tout.
Faada Freddy : Oui, et puis il y a d’autres plates-formes aussi. Parce qu’au Sénégal, on s’est rendu compte que « Bayi Yoon », c’est numéro 3, en ce moment, des « ringtones ». Ça permet de diffuser au moins deux ou trois morceaux de l’album. Et donc, les gens ont téléchargé. Aussi, sur iTunes, l’album est numéro 3 dans les « downloads » des musiques du monde. C’est bien. Et puis les Sénégalais, ils écoutent avec leur portable, donc… bon.
Du coup, j’en reviens au live, dont on parlait. La Daara J Family, est-ce que c’est véritablement un duo ou pas ? C’est-à-dire que vous êtes certes les deux leaders du groupe mais il y a aussi la « Family » qui est composée d’une vingtaine d’artistes. Est-ce qu’ils sont sur scène avec vous ?
Faada Freddy : A Dakar, au Sénégal, on n’a pas tout le monde, non. Allez ! Une quinzaine de personnes, quoi. Des fois, vous allez voir des personnes apparaître sur la scène, comme ça, quoi : un des artistes de Bois Sakré, tu vois, tout ça, c’est la Family. Ici, on a les
Demolisha, c’est des DJs, DJ Neasso, on a Laurent, le batteur de Fire Drum… Fire Dub, on a le bassiste aussi, pour la formation européenne. Et je crois qu’on va développer ça sur les années. Et donc, quand on parle de la Family, ce n’est pas que nous deux…
N’Dongo D : … On a initié l’idée mais maintenant, la famille ne nous appartient pas. Elle est dans la diaspora, elle est partout. Et tant que nous pourrons l’élargir, même avec d’autres groupes avec qui nous allons faire des fusions, on ne va pas… C’est juste qu’on a initié l’idée mais on a la famille partout maintenant. On est obligé.
C’est un groupe à géométrie variable en fait.
N’Dongo D : Voilà. Et même, on espère que, après nous, quand on sera… quand on ne pourra plus faire, qu’on sera tout vieux et qu’on ne pourra plus chanter, d’autres prendront le relais et continueront à porter le flambeau.
Vous avez encore de la marge avant d’en arriver là… (rires) Et du coup, sur scène, dans une formation européenne :
Faada Freddy : On est cinq musiciens.
Comment allez-vous reproduire les sons qu’il y a sur l’album alors et qui sont plus riches que cinq instruments ? Avec le DJ, j’imagine…
Faada Freddy : Oui, déjà, avec le DJ, DJ Neasso, c’est quelqu’un qui… c’est un génie, quoi. Le gars, bon, si je peux utiliser ce terme… Il évolue au Sénégal. Six ou sept fois, on a été partout, quoi. Donc le gars, il connaît un peu l’atmosphère. Et donc, ce qu’on voulait faire avec lui, c’était garder le côté électro de l’album, quoi. C’est-à-dire tous les éléments de base qu’il y avait, qu’il nous garde tous les éléments, à savoir même des fois, on peut chanteur une mélodie et lui, il fait la réponse avec son MPC. Donc, c’était ça l’idée de base. Après, on a enlevé tout ce qui était basse, tout ce qui était batterie, drums, percu., c’est joué en live, quoi. Et donc tout le reste des éléments, on les reproduit, nous deux et le DJ.
Y compris tout ce qui est cuivre ?
Faada Freddy : Les cuivres aussi. Pour l’instant, c’est ce qu’on fait mais je crois qu’on a aussi… ça en tête.
N’Dongo D : En tout cas, plus on aura la possibilité de fédérer d’autres personnes, qui vont justement reproduire le live, même les sections de cuivre et tout ça, on va le faire, parce que justement, on n’aime peut-être pas que la machine remplace l’homme comme on disait tout à l’heure. Donc je pense que l’exemple doit commencer par nous. Donc, on essaie d’élargir la famille avec les moyens du bord.
Faada Freddy : … Et puis il y a la guitare aussi sur scène, souvent. En juillet [ndlr : le 23 juillet], on va faire le Cabaret Sauvage et pourquoi pas les cuivres, hein ?
N’Dongo D : Pourquoi pas ? Ah ouais…
En même temps, ça fait peur aux programmateurs dès qu’il y a trop de gens sur scène.
Faada Freddy & N’Dongo D : Oui…
N’Dongo D : … Mais nous, ça ne nous fait pas peur. Nous, tant qu’on peut donner.
Faada Freddy : A Dakar, on a la guitare, la basse…
N’Dongo D : … On a deux choristes…
Faada Freddy : … Donc, tu vois, on a presque la totale, quoi. Bon, après si tu les amènes sur la route, ça devient un peu plus compliqué, quoi, mais je crois qu’il n’y a rien de tel. Le live, c’est… voilà ! Tous, on adore ça, tu vois.
Oui, d’ailleurs je ne vous demande pas quel est votre plus grand souvenir, parce que vous en avez tellement… (rires) … Je sais que vous avez collaboré avec énormément de grands artistes dont Mos Def, Talib Kweli qui font partie de mon panthéon. En revanche, on parlait de guitare. Apparemment, Faada Freddy, tu as pas mal développé ton jeu sur les instruments. Ça t’est venu comment ce besoin ?
N’Dongo D : Il ne dort pas, lui. (rires)
Faada Freddy : J’ai toujours eu envie de faire le « one band man ». J’aime bien les instruments. Je suis attiré, je suis curieux des instruments et chaque fois, j’ai… Malheureusement ou heureusement, je suis un fan de beaucoup d’artistes qui ne sont pas justement que des chanteurs : ça va de Jaco Pastorius, à Miles Davis, donc beaucoup de jazz. Et souvent, c’est… des Charlie Parker et tout ça. Donc tu vois, je suis attiré par les guitaristes jazz, les trompettistes, la batterie. J’aime bien David Chambers. Et chaque fois, je me disais : « Tiens, David Chambers qui faisait tel truc.» Ça fait que j’ai envie de reproduire un peu les trucs et sans faire exprès, on apprend petit à petit les instruments. Et je pense que c’est une grande aide dans la composition.
La question d’actualité : l’indépendance. J’aurais bien aimé creuser le sujet mais puisqu’on est pris par le temps, je vais attendre le projet de biographie que vous avez en tête, et axer sur « l’indépendance », puisque c’est le cinquantième anniversaire cette année : le Sénégal bénéficie d’une bonne image en tant que République démocratique, même si le Président Wade essaie de placer son fils à sa succession (Vous vous êtes déjà exprimés dessus). J’aimerais juste que vous me parliez de votre vision du Sénégal par rapport à l’international.
Faada Freddy : Excuse-moi, hein. Premier problème : le CFA. Le CFA est une preuve évidente que la colonisation n’est pas finie. Le CFA, ce n’est pas une monnaie qui a été créée par les Africains. Donc, « cinquante ans », oui, je dirais, « cinquante ans d’indépendance protocolaire.» Et maintenant, il faut essayer de faire un résumé de tout ce qu’on a vécu depuis nos soi-disant indépendances. Donc, je pense, ceci nous emmène à une remise en cause de la liberté d’exploitation de nos ressources, parce que jusqu’à présent, il y a de l’or, il y a du phosphore,… Il y a toutes les richesses du diamant, tout, en Afrique. Mais pourquoi on n’a pas cette indépendance, cette liberté d’explorer à fond nos richesses ? C’est parce qu’on est placé sous une domination extérieure sur nos richesses et de nos élites. Donc, il faut éclairer les générations à venir pour que, justement… où est-ce qu’ils pourront poser les pieds ? Sinon, ils risquent d’hériter de plus de dettes et, justement, de nous rendre compte que le résultat, en tout cas, pour les Africains, n’est pas bénéfique. Et, moi, je renvoie la question aux dirigeants africains en leur demandant : « Où est notre indépendance ? » Parce que ça fait vraiment peur de savoir qu’on n’est toujours pas indépendants. Aujourd’hui, comme on s’est déjà exprimé, la politique, je veux dire, de l’opposé est déjà plombée. Aujourd’hui, on s’en rend compte : depuis même les années 60 jusqu’à présent, c’est le même système qui utilise en fait l’opinion, quoi. Aujourd’hui, on se dit que : « voilà, c’est eux qui ont le pouvoir, il y a les opposants.» Après, on voit qu’il y a tout un jeu politique, donc nous, on est amené à se dire : « Est-ce qu’on a vraiment besoin de cette politique-là, de ce système qu’on nous a inculqué ? » Parce qu’au Sénégal, on a hérité du socialisme, on nous parle de démocratie, tu vois ? Et nous, on… c’est comme j’ai dit hier, quoi : « ce qu’on a besoin, ce n’est pas cette politique, ce n’est pas les campagnes électorales, parce qu’ils payent des milliards, ils laissent ça dans les campagnes parce que c’est dans la Constitution. Ce n’est pas…
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