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La Rumeur / L'ombre sur la mesure


Label : EMI
Sortie : 01/2002

La couleur de l' album s'en ressent, réduite à son essence la plus simple: des beats minimalistes -excepté peut être sur l' insurectionnel "On frappera" aux réminiscences old school (facon "Crossover" d' EPMD)-, parfois cinématographiques, souvent teintés d'une touche jazzy, en aucun cas putassier, Kool G et Soul M délaissant tout artifice tendance au profit d'un retour au sample (à l' instar de la Scred Connexion), comme le rappelle le "prédateur isolé" fustigeant les trop nombreuses courbettes opérant dans le rap préformaté:"J' injecte du sens la ou on ne trouve que du sample".

Aussi, c'est véritablement sur le plan scriptural que La Rumeur donne la pleine mesure de son talent, appuyant son engagement tant sociopolitique que culturel incandescent. "La Rumeur c' est le message": Tiré d' un discours sociologique, l intro résume bien le concept d' un groupe pour qui le texte prime avant tout. Une volonté de dénonciation, évitant le cliché gratuit et redondant, notamment de par un réel travail d'approche, très visuel, le beat enjoué des "petites annonces du carnage" prenant à contrepied l'inventaire cynique des merveilles du monde, "Promotion printemps moins 20 % sur réseau cabaret thailandais/privé et discret/ Grand choix d' autochtones/ Jeunes vierges ou vieilles cochonnes" ou "Le coffre fort ne suivra pas le corbillard", petite parabole de comptoir, suintant la corruption généralisée.

Un engagement teinté d'une touche d'africanisme, illustrée par des productions orientales à souhait. Nos protagonistes y rappellent les cicatrices du passé dont ont souffert des générations immigrées, que ce soit les séquelles du 1er novembre algérien pour Hamé ou du colonialisme noir pour Ekoué et Philippe, n'oubliant pas que l'asservissement subsiste
toujours sous d'autres formes ne serait-ce que celle de l'acculturation:
"Et qui on appelle pour les excréments? Des travailleurs déracinés femmes et enfants/ Quand j' y pense j' ai de la peine pour ces noirs teints en blond pour faire blanc".

La musique comme exutoire, nos lyricistes ne se privant pas pour retranscrire le sentiment de malaise ressenti en terre d' exil. Un malaise exhumé sur "Je connais tes cauchemars", présent sur le maxi annonciateur. La Rumeur y témoigne une nouvelle fois de son talent narratif,
imaginant quelle drôle de sensation pourrait envahir respectivement le maton et le magistrat s' ils se trouvaient à la place du détenu ou du condamné. Des sévices peu communs de sordité, alimentés par une production glauque, le tout agrémenté de joyeux égorgements de porcs, comme pour mieux souligner la charmante image qu'ont Mourad et Hamé des institutions.

Des institutions d'ailleurs mises à mal par le plus farouche détracteur étatique Sheryo:" les mecs comme moi marchent avec des piles de cyanure/ et kiffent quand les racailles aussi commettent des bavures/ foutent la merde dans un monde ou les rapaces portent des costards/ et ou les pauv' connes peuvent devenir des pop stars" faisant encore une fois part, aux cotés du Téléphone arabe et de la non moins belliqueuse Casey, de sa haine viscérale
envers le système régi par les trafics d'influences et autres stéréotypes dépréciatifs: "A les écouter tous on est tous du mauvais coté, du mauvais quota/ personae non grata venus juste pour les gratter/ ingrats, aigris et ratés tas de renois et de ratons/ immigrés a dénigrer a mater sous le baton/ un bapteme d' hématomes ayant pour thèmes/ amertume et chrysanthèmes".

Mais c' est sans doute sur des titres comme "Moha", relaté par la précision chirurgicale du phrasé d' Hamé particulièrement littéraire et articulé ou encore l' allégorique "Le cuir usé d' une valise", retracant le parcours enfumé de désillusions, de parents - que le groupe tient à honorer en arborant symboliquement l'étendard de rap de fils d' immigrés (comme Less du 9 ou Anfalsh)- souvent dupés par le rêve francais, que le talent de story telling atteint réellement son paroxysme. Un sample de saxophone lancinant portant la mélodie, chaloupée de notes de flûte sporadiques, aux oreilles de l' auditeur envouté. Magique.

Si la dame de nuit de l' industrie rap et les séquelles générationnelles tiennent une place importante dans son discours, la Rumeur n' oublie pas la condition des quartiers en révélant l'envers du décor de leur "charmante petite banlieue plutot prisée pour ses espaces verts" d' Elancourt, à "20000 lieues de la mer" sur une production subtilement enjouée de choeurs chantonnant. Une facon de démystifier le mythe des grands ensembles urbains, masquant une réalité bien plus âpre. Sans aucun doute le sommet de l' album. Un bijou ciselé à la lame verbale d' Ekoué incroyablement précise :
"A chacun ses raisons d' enterrer de grandes illusions trop vite/ derrière ces plans de ravalement de construction hypocrite/ l' hypothétique changement d' air fixe ses propres limites/ S' extirper du piège feutré des habitudes/ Qu' après d' importantes années d' étude/ Réagiront des trentenaires un peu réactionnaires/ au répondant sans faille des resquilleurs qui veulent d' abord de la maille avant de trouver du travail".

Si au premier abord l'opus semble souffrir d' un certain classicisme au niveau de la forme, tant sur la linéarité des débits parfois monocordes, que sur les productions plutôt sombres, ce n'est sans doute que pour mieux souligner l'innée dextérité lyricale dont font preuve les mc's, aptes à toucher la sensiblité de l'auditeur le plus simple (leur musique étant destinée à la masse populaire avant tout) et ce paradoxalement à travers une richesse lexicale incroyablement complexe. En fait, il est un de ces albums dont le temps jugera de la pérennité, tant chaque écoute apporte de nouvelles subtilités sémantiques; on peut raisonnablement penser que "L'
Ombre sur la mesure" planera sur le Panthéon du lyricisme francais par la maturité dont son écriture fait preuve. Une encre effervescente débitée par une plume étonnamment aiguisée, toujours envolée vers des horizons engagés. Rien à rajouter si ce n' est que la Rumeur redonne un sens au mot "rap conscient", bien souvent employé à tort et à travers ces derniers temps.
[20.03.03]


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